AGAPES FRANCOPHONES 2025

Claudiu GHERASIM 283 les racines se dissolvent à mesure qu’elles cherchent à s’ancrer. Elle se charge aussi d’une dimension imaginaire, que Gaston Bachelard rappelle avec force : « l’eau nous invite au voyage imaginaire » (1942, 179). Ce voyage, dans le roman d’Appanah, n’est pas celui d’une échappée heureuse, mais celui d’une projection vers un ailleurs incertain, oscillant entre rêve et disparition. L’eau est aussi frontière mouvante, espace de l’entre -deux. Contrairement à la terre qui fixe et ancre, l’eau sépare, fragmente, rend impossible toute appartenance stable. La plage de Bandrakouni en offre l’exemple le plus frappant : lieu d’arrivée de la m ère biologique de Moïse, elle devient pour l’enfant un espace fantasmatique de retrouvailles et de fusion. Cette plage au sable noir, « aussi noir que [s]a peau » (TDLV 135), apparaît comme une matrice où il rêve de se fondre, de disparaître et de renaître sous une autre forme, celle de baobab : « je me serais endormi, puis je serais mort dans ce creux-là et j’aurais été un peu cet arbre, invincible, admirable » (TDLV 137). Bandrakouni incarne ainsi une géographie liminaire, ni terre ni eau, ni ici ni là , où se condense la condition même de l’« enracinerrance » : la quête d’un enracinement voué à l’échec dans un espace de transition perpétuelle. L’entre -deux dont vit tout le roman atteint son paroxysme dans l’excipit, où l’eau se fait matrice inversée. Traditionnellement symbole de purification, de baptême et de renaissance, elle devient ici élément de dissolution. Le dernier plongeon de Moïse dans la rade de Mamoudzou – « Je plonge dans l’océan de mon corps souple, mon corps vivant, et je ne remonte pas » (TDLV 183) – condense cette ambivalence radicale. D’un côté, l’immersion évoque un retour utérin, une régression vers le ventre océanique, un refus de la naissance et du destin imposé : plonger, c’est retrouver la sécurité du ventre maternel (Ganapathy- Doré 2019, 13). Comme l’écrit Bachelard, « l’eau nous porte. L’eau nous berce. L’eau nous endort. L’eau nous rend notre mère » (178). L’océan appar aît alors comme une matrice bienveillante, lieu de refuge et de repos. Mais, en contrepoint, Gilbert Durand rappelle que « le ventre sous son double aspect, digestif et sexuel, est donc un microcosme du gouffre, est symbole d’une chute en miniature… » (196 9, 131). L’immersion maternelle s’inverse ainsi en engloutissement, transformant la protection en menace, la gestation en gouffre. Le geste final de Moïse radicalise cette tension : sa plongée n’est pas seulement un abandon, mais aussi une initiation dangereuse. Bachelard souligne que « le saut dans la mer ravive, plus que tout autre événement physique, les échos d’une initiation host ile. Il est la seule

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