AGAPES FRANCOPHONES 2025

« Là » où les racines ne prennent pas : enracinerrance dans Tropique de la violence de Nathacha Appanah 284 image exacte, raisonnable, la seule image qu’on peut vivre, du saut dans l’inconnu » (222). Chez Appanah, cet inconnu reste suspendu : renaissance ou disparition, salut ou effacement, il condense dans un même mouvement la mémoire maternelle et la dissolution ultime. L’eau devient alors la figure la plus accomplie de l’« enracinerrance » : elle engendre en engloutissant, protège en détruisant, ouvre l’horizon en le refermant aussitôt sur l’absence. Cette plongée, à la fois retour matriciel et saut dans l’inconnu, trouve un écho profond dans l’intertexte biblique. Le Moïse de l’ Ancien Testament s’enfuit dans le désert, espace de solitude et de tentation où la foi en la grâce divine est la seule ressource. L’hypertexte d’Appanah renverse ce schéma : à la sécheresse du désert succède l’immensité liquide de l’océan, qui devient un désert inversé, sa ns rive et sans promesse de salut. Ici encore, l’épreuve n’est pas supprimée mais déplacée : la mer est à la fois gouffre et berceau, dissolution et matrice. Comme le rappellent Chevalier et Gheerbrant (1982, 374- 381), l’eau peut être amère comme le cœur de l’homme, mais elle demeure aussi purificatrice, féminine et matricielle, capable d’offrir une mort symboli que suivie d’une renaissance. L’eau de l’excipit oscille précisément entre ces deux pôles : effacement d’une identité sans avenir et possible régénération, retour aux origines maternelles et cosmiques. L’ambivalence de l’eau trouve un prolongement dans la mystique juive, où la mort n’est pas conçue comme une fin absolue, mais comme une union avec les ancêtres, un retour à la lignée – « se coucher avec ses pères » (1 Rois 2:10 ; 2 Rois 8:24 ; 2 Chroniques 9:31). Dans ce cadre, l’eau apparaît comme l’instrument privilégié de la purification rituelle : elle lave, elle renouvelle, elle prépare l’avènement de l’« homme nouveau » (Chevalier et Gheerbrant 1982, 377). Or, chez Appanah, la promesse de régénération reste suspendue. Le plongeon final de Moïse n’ouvre pas sur une Terre promise, mais sur un horizon liquide, indécidable, où s’effacent les contours de l’identité. L’eau condense ainsi la double polarité de l’« enracinerrance » : relier à une mémoire ancestrale tout en absorbant le sujet dans un effacement sans rédemption. L’eau apparaît finalement comme l’espace où l’« enracinerrance » atteint son intensité la plus radicale. Archive saturée et seuil instable, matrice protectrice et tombeau liquide, elle cristallise la condition de Moïse, tendu vers une origine insaisissable, dans une terre fuyante, un espace qui refuse toute prise. Son dernier geste ne traduit pas seulement une destinée individuelle : il condense l’expérience partagée de tous ceux qui cherchent en vain un sol

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