AGAPES FRANCOPHONES 2025

Déterritorialisation et reterritorialisation : des identités rhizomatiques dans la Trilogie Le Pays des autres de Leïla Slimani 296 Cependant, même si elle s’éloigne physiquement du Maroc, elle y revient avec une perception renouvelée, plus consciente de ses racines et plus affirmée dans sa quête d’autonomie. Intégrant des fragments des deux cultures pour tracer son propre chemin, elle refuse les assignations identitaires imposées par son entourage. La complexité de sa situation se reflète dans ce passage : « Aïcha n’était plus tout à fait chez elle. Cette maison où elle avait grandi lui semblait étrangère et elle percevait dans ces murs, dans ces meubles neufs, dans ces tableaux, une certaine hostilité. Elle regretta son indépendance et même le silence de sa chambre de bonne. Ici, elle avait l’impression de redevenir une enfant et cette déchéance l’irritait » (RD, 62). Ce retour au pays natal retrace son évolution : elle n’est plus celle qui subit passivement son environnement, mais une jeune femme en quête de sa propre voie. Son parcours illustre avec finesse le processus complexe de déterritorialisation et de reterritorialisation dans un contexte postcolonial. À travers Aïcha, Slimani explore les défis de la construction identitaire dans un monde où les frontières culturelles et géographiques sont sans cesse redéfinies. Son frère, Selim grandit dans un environnement où le poids des traditions et les attentes paternelles dictent son avenir. Son père espère que son fils, dans un esprit patriarcal, reprendra l’exploitation familiale, mais Selim, étranger à cet héritage, rejette cette transmission : « Il semblait guetter sur le visage de son fils le signe d’une certaine fierté, d’un orgueil même à l’idée d’être un jour le patron de ce domaine. Mais Selim n’était pas parvenu à masquer son ennui. » (RD, 35). Dès l’adolescence, i l ressent un profond malaise face aux injonctions familiales et à la rigidité de son milieu. Loin d’éprouver un sentiment d’appartenance, il se sent en décalage avec son entourage : « Il avait le sentiment qu’il n’était pas dans le bon monde, dans le bon l ieu. Comme si quelqu’un s’était trompé et l’avait déposé là, dans cette ville ennuyeuse et stupide, aumilieu de ces petits- bourgeois aux idées courtes. » (RD, 33). Selim s’éloigne ainsi, de son cadre d’origine et se laisse porter par une errance marquée p ar la drogue et la désorientation. Aux côtés des hippies, il expérimente une forme de dérive existentielle, cherchant à se reconstruire en dehors des contraintes sociales et familiales. Cette fuite ne lui offre pas un véritable ancrage. À New York, il s’intègre dans le monde de l’art et de la photographie, adoptant une nouvelle identité culturelle tout en occultant souvent son passé marocain. Il lui arrive même de se présenter comme français, une origine perçue plus favorablement dans les cercles qu’il fréquente. Son

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=