AGAPES FRANCOPHONES 2025

Déterritorialisation et reterritorialisation : des identités rhizomatiques dans la Trilogie Le Pays des autres de Leïla Slimani 300 influences culturelles et linguistiques, comme le met en exergue dans le troisième volume : « Fatima revint avec le verre de lait et la chaise. ‘‘Sois bien sage, benti’’, et elle sortit. » (EF, 63). Son français, fluide et maîtrisé, conserve une trace d’altérité qui décentre le lecteur et l’invite à percevoir la langue comme un territoire mouvant. En outre, la structure de ses phrases reflète ce mouvement. Elle alterne entre des phrases brèves et incisives et des passages plus lyriques et développés, créant un rythme discontinu : « J’ai monté les marches et je suis entrée dans le salon. C’est diffic ile à croire, difficile à imaginer, et pourtant, non, rien n’a changé. La maison ressemble à un sarcophage, comme si un sortilège avait arrêté le temps, et il en est de mon enfance, de ces vies passées, comme de la ville de Pompéi. » (EF, 196). Cette fragm entation syntaxique traduit l’errance identitaire de ses personnages, mais aussi une mise à distance des normes classiques du français littéraire. Toutefois, si son écriture semble marquée par une dispersion et un certain éclatement, elle tend aussi vers une forme de reterritorialisation. À travers des descriptions précises et un réalisme minutieux, Slimani recrée un espace reconnaissable, une géographie affective où le lecteur retrouve des repères. Le Maroc, la maison familiale ou encore le corps des personnages deviennent autant de points d’ancrage dans la narration, permettant un retour à une stabilité après l’errance langagière. Elle structure son écriture autour de motifs récurrents : la filiation, l’exil, la transmission, le corps, qui jalonnent ses romans et assurent une continuité thématique. Ces éléments, présents d’un texte à l’autre, fonctionnent comme des repères, stabilisant le récit malgré les fluctuations du langage. Enfin, bien que son écriture joue sur des ruptures syntaxiques et rythmiques, elle demeure réaliste. Sa narration, tout en intégrant des formes de dérèglement du langage, conserve une cohérence interne qui évite au lecteur un déracinement total. Ainsi, à travers une écriture mêlant intime et historique, l’autrice invite à dépasser les visions figées de l’identité et à saisir les interconnexions qui façonnent l’histoire et la diversité des civilisations. Son travail littéraire illustre pleinement la manière dont la littérature peut être un espace de mémoire et un outil de compréhension des sociétés, interrogeant les héritages de la colonisation et les dynamiques postcoloniales. Ce qui rejoint parfaitement la réflexion guattaro-deleuzienne sur la littérature mineure : « Une littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. L’affaire individuelle devient donc d’autant

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