AGAPES FRANCOPHONES 2025

Racine et les pathologies du pouvoir 24 À ce propos, je veux vous proposer une de mes thèses sur les mécanismes des pathologies du pouvoir. C’est que le pouvoir isole par la force des choses. C’est impossible de ne pas être isolé quand on a un grand pouvoir. En partie, je vous le dis en connaissance de cause. On a besoin d’une garde rapprochée, sinon d’une cour, mais au moins d’une garde rapprochée qui filtre l’accès. Or, cette protection vous isole. C’est inévitable. Donc, dans Athalie surtout, je pense que Racine a vu quelque chose de très important : le fait que la cour isole. Il y a un cercle isolant qui lui fait perdre le sens de la réalité. Et c’est pour cela qu’elle s’entête une fois qu’elle se confronte à une certaine résistance. Je me suis surtout concentré sur ces trois tragédies comme peintures de la tyrannie. Mais à des moindres degrés, on retrouve la question dans d’autres tragédies aussi. Par exemple, dans La Thébaïde . Dans La Thébaïde , le portrait de Créon est très fidèle aux sources anciennes. Reprenant un thème rebattu, la pièce traite du conflit entre les frères, du côté destructeur de l’ambition. On y voit Étéocle et Polynice qui s’entretuent et Créon qui est complètement sourd aux impératifs sacrés parce qu’il ne pense qu’en termes de raison d’état. Mais on trouve également quelque chose d’intéressant dans Mithridate . Là, ce n’est pas seulement Mithridate ou ce n’est pas tant Mithridate lui- même qui est un tyran, que l’un de ses fils. Parce que dans cette tragédie aussi on trouve le thème du conflit entre frères, de la rivalité fratricide. Il y a Pharnace, qui est le traître, le frère mu par l’ambition. Et là encore, l’intrigue amoureuse vient amplifier la rivalité. Le désir érotique est empoisonné par l’ambition politique et la trahison. Dans Mithridate , c’est surtout le personnage de Pharnace, à mon avis, qui est intéressant de notre point de vue. Je pourrais continuer également avec l’autre pièce biblique, à savoir Esther . Là, le malade du pouvoir n’est pas le roi, mais le mauvais conseiller, Aman, qui veut piéger le détenteur du pouvoir, qui veut le pousser à commettre un massacre pour faire ensuite de lui son instrument. Il veut le piéger de cette manière, le pousser à commettre un massacre pour l’obliger après à continuer dans la même voie. Cela nous fait penser à des personnages plus récents qui ont fait cela avec un très grand succès, qui ont nourri la paranoïa du maître pour devenir son favori. C’est ce qu’essaye Aman, mais heureusement il ne réussit pas parce que le roi n’a pas perdu son sens moral. Dans Esther , le détenteur du pouvoir suprême n’est pas victime de la pathologie du pouvoir ; il l’a échappé belle, mais il aurait pu tomber dans le piège tendu par Aman. J’ai voulu faire un tour d’horizon rapide pour vous convaincre qu’on peut lire Racine sous cet angle - là, sous l’angle de la description des pathologies du pouvoir. Et on peut se demander pourquoi.

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