AGAPES FRANCOPHONES 2025

Nathalie SOLOMON 45 un des plus moqués par les écrivains eux-même s 24 , à l’instar de Gautier constatant qu’il lui manque « cette facilité de pâmoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l’enthousiasme rétrospectif » devant des « ruines […] réduites à l’état de simples tas de moellons » ( Constantinopl e 25 80). La plaisanterie vise Chateaubriand, dont l’ Itinéraire de Paris à Jérusalem donne à voir un voyageur désolé devant les paysages modernes, qui se morfond devant ce qui devrait être Sparte et où il ne trouve qu’un « mélange confus du genre oriental et du style gothique grec et italien : pas une pauvre petite ruine antique pour se consoler au milieu de tout cela » (124). Bien sûr la cécité volontaire d’un voyageur qui préfère le passé au présent a pu déterminer chez ses successeurs le désir de voir le pays comme il est et pas comme on voudrait qu’il fût. Mais il faut d’abord, pour bien comprendre la position des uns et des autres, regarder ce que dit Chateaubriand et ce qu’il fait des ruines : « J’ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre, mais tout à fait informes et dégradées. Comme je pouvais choisir, j’ai donné à l’un de ces débris le nom du temple d’Hélène ; à l’autre celui du tombeau d’Alcman : j’ai cru voir les monuments héroïques d’Égée et de Cadmus ; je me suis déterminé ainsi pour la fable, et n’ai reconnu pour l’histoire que le temple de Lycurgue » (Chateaubriand IPJ 132). On est loin du brouillard de la rêverie, c’est délibérément que le voyageur choisit de sélectionner une interprétation du paysage – le choix des ruines est d’abord celui des origines culturelles du lecteur de textes classiques. Notre commencement est celui qu’on se choisit et, en ce début de XIX e siècle, on choisit la littérature. Le choix de la ruine « informe », quasi illisible, est celui de la liberté pour qui ne laisse pas la réalité prendre le pas sur ce qui lui est supérieur, sur ce qui mérite l’élection au détriment de ce qu’on a sous les yeux. Chateaubriand propose un intermédiaire entre le rêve sur les origines et l’étude historique : le souvenir, comme si le poète-archéologue était naturellement relié à ce passé qu’il possède mieux que ses contemporains, bien mieux, en tout cas, que les savants officiels. Du reste, ce souvenir est à la fois universel et personnel, il est celui d’un passé auquel le poète a intuitivement accès, celui des lectures de 24 Corinne Saminadayar- Perrin parle à ce propos d’« héritage » et de « pétrification » dans ce qu’elle définit comme un motif « kitsch » qui perd très vite « son innocence » (60). 25 Dorénavant désigné à l’aide du sigle C suivi du numéro de la page.

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