AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les ruines romantiques : récit des origines, retour au présent 46 l’enfance et de la jeunesse, substrat culturel facteur essentiel de transfiguration des ruines. Non pas du reste que Chateaubriand refuse la réalité dans l’ Itinéraire de Paris à Jérusalem − la politique l’intéresse, en particulier ce qui s’apprête à devenir la question d’Orient. Mais la modalité de l’hallucination est ce qui permet au voyageur de faire sien le lieu, transformant ce qui appartient à tout le monde en un objet intime et singuli er. C’est moins le passage par le fantasme qui compte que l’appropriation littéraire : l’œuvre se construit à partir d’images, de connotations et de digressions q ui n’appartiennent au voyage qu’après un détour par la conscience et par l’écriture. La ruine compte par ce qu’elle esquisse sans l’accomplir, par ce qui achève et parfait dans l’imagination ce qui n’est qu’ébauché dans le paysage et surtout qui était là avant elle dans la conscience. Elle n’est efficace, elle ne résonne dans l’esprit que parce que le voyageur a rêvé le pays avant de le visiter : le rêve sur l’origine trouve sa confirmation dans la ruine au moins autant qu’il n’en procède. Elle n’est que la validation du fantasme ; on sait d’où l’on vient et ce qu’on veut retenir du passé bien avant de se retrouver devant elle. C’est ce qui explique le mélange du choix de l’hallucination volontaire et du désir de vérité archéologique chez Chateaubriand. Et c ’est pourquoi on ne sait pas si c’est le visionnaire inspiré qui voit se relever devant lui les ruines de Carthage, ou simplement un archéologue particulièrement compétent : « Certes, lorsqu’une reine expirante appelle dans les murs de Carthage les divinités ennemies de Rome, et les dieux vengeurs de l’hospitalité ; lorsque Vénus, sourde aux prières de l’amour, exauce les vœux de la haine, qu’elle refuse à Didon un descendant d’Enée et lui accorde Annibal : de telles merveilles, exprimées dans un merveilleux langage, ne peuvent plus être passées sous silence. L’histoire prend alors son rang parmi les Muses, et la fiction devient aussi grave que la vérité » (Chateaubriand IPJ 494). Histoire et mythologie, passé et présent, observation et imagination sont mobilisés à la même hauteur pour faire de ce passage un moment mémorable du parcours. Le voyageur accède mieux qu’un autre, plus réellement qu’un autre à ce qui n’était jusque -là que livresque parce qu’il est un lecteur et parce qu’il est écrivain. C’est d’abord de lui qu’il parle, de son enfance passée à rêver sur l’ Énéide au collège ; il nous donne à deviner le point de départ de son parcours biographique, on pressent la genèse de c ette affirmation qui n’a de sens que si elle trouve ses prémices dans des fantasmes bien antérieurs à la contemplation des restes de ce qui fut la cité de Carthage. Et peu importe que l’archéologue ne soit pas bien sûr de la localisation des ruines de l’en nemie de Rome : Chateaubriand a raison de les voir où
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