AGAPES FRANCOPHONES 2025

Nathalie SOLOMON 47 elles sont et d’en déterminer l’emplacement malgré l’opinion des savants, puisqu’il est poète. Le souvenir de l’origine personnelle est ainsi intimement lié à celle des peuples et de leurs légendes. C’est dans l’enfance des écrivains que se forge la vision d’un passé collectif accoucheur du monde moderne. Lamartine affirme dès le début de son Voyage en Orient qu’il part dans un pays connu parce que c’est celui qu’il partagea avec sa mère dès l’enfance : « voilà la source de l’idée qui me chasse maintenant vers les rivages de l’Asie » (48) précise-t-il tout de suite : la terre des Évangiles est moins l’ailleurs exotique et lointain qu’on va chercher pour voyager dans des lieux encore inconnus, il est moins une distance à soi et à la patrie que le retour aux racines intimes et le seul moyen de retrouver la présence maternelle. Hugo, dans Le Rhin retrouve « cette odeur âcre des plantes des ruines » « tant aimée dans [s]on enfance » (186) et confond volontiers un lézard qui s’enfuit au crépuscule dans les débris de la tour de Velmich avec la salamandre des contes : l’Allemagne primitive, le pays éternel des légendes saxonnes, l’Allemagne rencontrée dans ces histoires jamais oubliées déclenche lors de la perception sensorielle le souvenir intime. La visite s’accompagne fréquemment, lors du périple, de mirages consentis, de « croix noires avec des têtes de mort blanches [surgissant] vaguement de toutes parts » (208) dans les restes d’une église gothique, et c’est sous « les murailles mêmes [d’un] manoir écroulé », « sous la dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines » (261) qu’il écrit une fausse légende médiévale, complément indispensable du voyage (« La légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour », lettre XXI du Rhin ) : les ruines représentent certes les monuments d’autrefois portant témoignage de l’existence de leurs habitants aujourd’hui disparus, mais elles sont aussi, pour les romantiques, l’occasion d’un retour au point de départ, elles mettent en scène le principe, la généalogie de l’écrivain, parce qu’elle permet de reconstituer au moins une des origines de son imaginaire. C’est, paradoxalement, parce qu’ils sont détenteurs du pouvoir poétique que les écrivains de la première moitié du siècle sont compétents pour connaître et expliquer les ruines. Ils revendiquent sur elles une autorité qui les met au-dessus des savants et des archéologues : c’est comme si l’artiste était le gardien et le possesseur naturel des vestiges du passé. Si « Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent » (246-47) selon le mot de Hugo, il faut prendre au sérieux le rapport aux décombres, à la matérialité des ruines. Chateaubriand et Lamartine en particulier prétendent fonder

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