AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les ruines romantiques : récit des origines, retour au présent 48 la songerie sur l’autorité du réel et sur la sagacité de leur recherch e 26 . Tout le spectre de la posture scientifique est présent dans leurs récits, ce qui rend complexe leur position quand ils renvoient aux observations qu’ils font sur le terrain, par exemple « en donnant sur ses ruines des détails jusqu’ici inconnus » (Chateaubriand 138) sur Sparte. On songe à Lamartine devant Jérusalem, dont le regard lucide refuse de ne voir que les restes de la ville évangélique, rendant compte de la réalité de la ville contemporaine tout en ménageant l’ambiguïté : « C’est la vision la plus éclatante que l’œil puisse avoir d’une ville qui n’est plus ; car elle semble être encore et rayonner comme une ville pleine de jeunesse et de vie ; et cependant, si l’on y regarde avec plus d’attention, on sent que ce n’est plus en effet qu’une belle vision de la ville de David et de Salomon. Aucun bruit ne s’élève de ses places et de ses rues ; il n’y a plus de route qui mène à ses portes de l’orient et de l’occident, du midi ou du septentrion ; il n’y a que quelques sentiers ser pentant au hasard, entre les rochers […] » (Lamartine 294). L’œil du poète est capable de voir à la fois le passé et le présent, il distingue ce qui reste de la ville sainte. C’est ce que Balzac appelle la seconde vue, qui permet d’embrasser simultanément des temps éloignés les uns des autres, d’accéder à ce qui es t invisible à la multitude. Celui qui contemple devient le gardien des origines. Mais le songe sur la ruine comme la science positive de l’archéologue ne suffisent bientôt plus, parce que les découvertes archéologiques sont elles aussi passées à l’état de poncif au début du XIX e siècle, après les nombreux voyages de découvertes des dernières décennies du XVIII e siècle. Comme dit Chateaubriand, « l’érudition a été épuisée par Sicard, Norden, Pococke, Shaw, Niebhur et quelques autres » (460). Notons encore le ton détaché de Nerval expliquant l’origine des « ruines antiques ensevelies dans le sable […] » par « le calcul de cette retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui des diverses couches du Nil empreintes dans le limon » (Nerval 345) : de la lucidité du voyageur moderne à la désillusion du poète qui ne peut plus rêver tranquillement sur des ruines scrutées par les savants, il n’y a pas loin… Le hiatus est résolu, comme souvent, par la question esthétique : c’est moins la chose qui compte que l’effet qu’elle produit. Cette idée – et la formule – sont au cœur de la conception flaubertienne quand il évoque Louxor « à qui rien n’est comparable comme effet de ruine dans le paysage »(Flaubert 197), ou cette « ruine d’un effet charmant 26 Claude Reichler remarque à propos de Saussure que l’« observation du monde a fait place à l’observation de soi, ou plus exactement à l’observation du retentissement en soi du spectacle du monde » (72).
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