AGAPES FRANCOPHONES 2025

Nathalie SOLOMON 49 et terrible » à Castel-Pelegrino (238) . Chez lui la ruine n’est plus un décombre, c’est un « effet », elle fait partie du paysage contemporain comme si elle avait été conçue pour lui, elle est un élément de décor – et les ancêtres, les sources de la civilisation, les racines sont effacés. En a ffectant d’oublier le rapport au passé et en traitant le vestige comme s’il avait toujours été tel et non le résultat d’une dégradation tragique, Flaubert s’amuse évidemment : moins il charge les ruines de significatio n, moins il les marque au sceau du souvenir et de l’élégie, et plus il évoque en filigrane le traitement qui leur est refusé. La sécheresse de ces passages est ironique, et l’insistance sur le seul aspect esthétique est une mise à distance de l’attitude de l’artiste qui s’inscrit en faux contre cette génération empressée à choisir le passé et les origines contre un présent qui ne serait pas digne de considération. Mais parlons paysage : la ruine en est certes un ornement, elle est surtout un principe organisateur. Il appartient à l’œil et à la plume de décider dans quelle mesure les vestiges parlent ou ne parlent pas, dans quelle mesure ils sont un retour aux origines ou un simple ornement. Ils finissent toujours par se présenter comme un accident de l’imagination qui ne pourrait arriver sans la modalité particulière selon laquelle le paysage se déploie à partir de la ruine. Prenons ce passage du Constantinople de Gautier : « Du milieu d’une touffe d’arbres se dresse une colonne cannelée à chapiteau corinthien, qui produit un charmant effet et qu’on désigne sous le nom de Théodose, attribution dont je ne suis pas assez savant pour discuter la valeur. » ( C 334). Il est caractéristique que le lieu écrit parle de ce qu’on y cherche, les restes du passé, quitte à ne pas savoir très bien qu’en faire. Gautier rappelle souvent – et avec quel accent de mépris – qu’il n’est pas « antiquaire », qu’il ne sait pas interpréte r les ruines pour leur faire raconter le pass é 27 , ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, de leur faire dire ce qu’il désire, comme dans « Une visite chez Merodach- Baladan », où, à partir de quelques pierres recueillies au Louvre, il 27 « Les voyageurs qui suivent les traces des antiquaires du XVIII e siècle se déplacent en philosophes, méditant sur les ruines à la façon de Volney, maudissant l’espèce nouvelle des archéologues de terrain qui, isolant les vestiges de la nature, rompent avec une tradition vivace depuis la Renaissance » (Basch 177-78).

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