AGAPES FRANCOPHONES 2025
Nathalie SOLOMON 51 Chateaubriand. Il demeure toujours cependant un peu de la révérence de l’homme du dix -neuvième siècle pour « ce que l’antiquité la plus reculée nous a laissé de beau, de grand, de mystérieux » (Lamartine 428). Il faut dire que de décennie en décennie s’établit une hiérarchisation des ruines, toutes n’étant pas bonnes à prendre. Comme le dit Flaubert, toujours prêt à une provocation irrévérencieuse : « Une colonnade modeste, un autel de paroisse campagnarde, quelques vieux tableaux sans valeur, un saint Georges sur fond d’or, terrassant celui qui se relève toujours… cela vaut - il la chance d’un refroidissement sous ces voûtes humides, entre ces murs massifs qui pèsent sur les ruines d’un temple des dieux abolis ? » (Flaubert 139). La plaisanterie est révélatrice de cet état d’esprit qui s’installe au long du demi- siècle, celui d’écrivains dont la méfiance s’accroît envers leurs propres tentations lyriques. Bien souvent, et de plus en plus, les ruines sont la victime de cette révolte du romantique contre lui-même. La déception constitue un élément constitutif de la découverte des ruines à l’époque romantique – risque d’autant plus grand que leur effet est plus attendu. La désillusion et le dégoût de Chateaubriand et de Lamartine devant la Jérusalem moderne sont à la mesure de la ferveur et du désir de retour aux temps bibliques. La description lamentable et sinistre que fait le premier de ce qu’il appelle la « cité déicide » (448) va du reste bien au - delà de la désillusion du chrétien nourri de visions évangéliques − il s’agit, comme ailleurs dans l’ Itinéraire de Paris à Jérusalem , de fustiger la tyrannie ottomane qui fait peser sur le tombeau du Christ le même silence sinistre qu’on trouve à Constantinople plus haut dans le récit (257) . À propos de la façon dont Chateaubriand évoque les ravages de la révolution française dans Le Génie du christianisme , on a pu parler de « criminalité historique » responsable du « second type de ruines » (Orlando 415), œuvres des hommes et non du temps : on voit comment à une décennie d’écart, l’ Itinéraire répond au Génie du christianisme en désignant d’autres coupables – mais toujours les mêmes victimes. La ville en ruines représente le blasphème ultime, le scandale absolu de la domination musulmane sur la ville sainte. À la ruine imposante qui transporte dans le passé pour un de ces voyages dans le temps qui constituent les moments les plus heureux du périple de Chateaubriand, s’opposent les ruines misérables ou insuffisantes
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