AGAPES FRANCOPHONES 2025
Nathalie SOLOMON 53 aperçue de nuit, « cité féodale des templiers, le dernier rempart des croisades » avant que le jour ne « dissipe cette illusion en trahissant l’amas de ruines informes qui résultent de tant de sièges et de bombardements accomplis jusqu’à ces dernières anné es » (531-32). L’ironie nervalienne pointe du doigt la propension à recomposer le paysage pour le rendre littérairement compatible ; le contraste est cruel avec un passé héroïque et fascinant dont le résultat qu’on a sous les yeux n’est pas à la hauteur des prestiges de l’imagination. Mais je ne veux pas terminer cet examen des ruines romantiques sur une note désenchantée. La ruine demeure le lieu et l’occasion de révélations uniques sur l’origine des civilisations et des êtres. Déjà chez Chateaubriand elle était un élément d’élucidatio n du paysage, donnant lieu à des moments d’inspiration où la vérité tout à coup se fait jour : « La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve- Chalciœcos, puisque celui -ci était dans la citadelle […]. Sparte était donc sous mes yeux […]. » (Chateaubriand IPJ 130). Les vestiges révèlent la singularité d’un regard capable de déchiffrer le paysage comme personne avant lui – et l’expérience exceptionnelle est l’occasion de moments privilégiés. D’où la tendance à contempler les ruines de haut et le regard en surplomb préféré dès la fin du XVIII e siècl e 28 : cette « illimitation de l’horizon » (46) comme dit Michel Collot, offre une ouverture vers la transcendance et souligne ce qu’elle a de foncièrement inconnu (46-53). La contemplation du site est ce qui permet de rentrer en soi pour y trouver l’inspiration nécessaire à la création, la lecture miraculeuse des ruines est un signe d’élection et le voyage qu’elle permet n’est pas tant géographique que temporel. Et elle est parfois l’occasion d’un retour triple, vers un passé lointain, vers des légendes fabuleuses dont l’origine se perd dans la nuit des temps et surtout vers une généalogie personnelle et intime, les commencements autobiographiques dont la visite offre la possibilité de confidences inédites de la part de celui qui rencontre les ruines. On songe à Hugo devant ce qui reste de la Maüserturm, la tour 28 « La conquête de points de vue de plus en plus élevés permet à l’observateur d’agrandir son horizon, d’en faire reculer les limites jusqu’au point où elles semblent s’évanouir dans l’infini » (Collot 37).
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