AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les ruines romantiques : récit des origines, retour au présent 54 des rats situées sur le Rhin près de Bingen dont il avait, petit garçon, une gravure au-dessus de son lit et à propos de laquelle une servante lui racontait une histoire horrifique venue du fin fond des fables de l’Allemagne. Parvenu devant le lieu fantast ique des contes de l’enfance, il le reconnaît exactement semblable à ce qu’il s’était imaginé, au point que le lieu réel n’a pas une existence beaucoup plus tangible que l’autre : « je tenais donc mon rêve, et il restait rêve ! » (254). La révélation vient de ce que le voyageur recèle en lui-même la vérité qu’il découvre en interprétant ce qu’il a sous les yeux. C’est pourquoi la ruine « arrive », comme survient un épisode inattendu ; elle est un événement et une aventure, elle est une rencontre avec soi et avec ses souvenirs. D’où par exemple la modalité toujours nouvelle des ruines de Jérusalem, occasion de montrer qu’on est capable de relire à neuf les lieux saints chez Chateaubriand, Lamartine, Flaubert : depuis un point géographique identique et à plusi eurs années d’écart, chacun décrit un paysage différent dans sa teneur et sa tonalité, parce que ce dont chacun parle en donnant à voir Jérusalem, c’est son rapport au christianisme et aux Évangiles, parce que Jérusalem n’est pas la même selon qu’on est l’ auteur du Génie du Christianisme , des Méditations poétiques ou celui de carnets de voyages pas vraiment destinés à la publication qui décrit avec une verdeur caractéristique des lieux saints souillés par une misère et une crasse qu’il ne se cache pa s 29 . Mais chez ce même Flaubert, la ruine, si mal traitée par ailleurs, recouverte de noms de voyageurs, désacralisée, déjoue le cynisme morose du voyageur, quand, éclairée tout à coup par le soleil, elle lui en impose malgré qu’il en ait : « comme un sourire de dieu endormi qui rouvre les yeux, et les referme. » (Flaubert 298). Loin du seul exil dans un passé qui serait oubli du lieu et du moment présent, la ruine est ce qui permet d’accéder au pays, de lui conférer une profondeur qui n’est pas seulement historique : sa valeur n’est pas seulement celle de l’empreinte que les temp s anciens ont laissée dans le paysage, elle n’est pas seulement une voie fantasmatique qui permet de remonter à la source des peuples et des civilisations. Ce n’est pas que « ce manteau de poussière et d’oubli dont s’enveloppent les villes mortes » que déplore Gautier devant ce qui reste des « merveilles de l’antique Byzance » ; son poétique mais banal constat s’enrichit au fil de la phrase, se gonfle d’une indignation contre « les déprédations des barbares latins, français, turcs, et même grecs », qui le mènent à tonner contre le vandalisme stupide des 29 Voir Solomon.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=