AGAPES FRANCOPHONES 2025
Nathalie SOLOMON 55 invasions successives et finalement à une réflexion assez peu caractéristique de son habituel détachement : « cette fureur aveugle de destruction et cette haine stupide contre les pierres ! ». Ce long paragraphe (349-50) commence par le coup d’œil touristique sur des monuments de Constantinople, passe par un rapide passage en revue de l’histoire de l’occident moderne, se prolonge par une réflexion sur l’effet de l’art sur le barbare et s’achève sur le destin des religions : c’est ce qu’on pourrait appeler « l’effet ruine » que de partir de pierres informes pour atteindre à l’intelligence supérieure des lieux, des temps et des êtres. Les ruines sont décidément autre chose qu’un élément du paysage, elles changent profondément celui qui les contemple : c’est à l’époque romantique la définition du sublime, que seules les âmes d’élite peuvent et savent comprendr e 30 . Le paysage en dit autant sur le contemplateur que sur le lieu ( Collot13-39) , et ce sont les ruines qui font dire à l’auteur de l’ Itinéraire que « de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles » (138). Flaubert lui-même, si peu enclin à l’émotion dans ses notes de voyage, se laisse gagner par la fièvre : « Les murailles de Constantinople sont couvertes de lierres par places. Trois enceintes. Tours carrées avec des ronces, des arbustes, toute la prodigalité des ruines. Les murs de Constantinople ne sont pas assez vantés, c’est énorme ! » (Gautier C 373). Comme souvent la description est laconique et purement énumérative ; ce que dit le passage est surtout une exaltation, un sentiment soudain qui saisit le voyageur. Rien d’extraordinaire dans ce qu’il découvre, et, tout comme le texte laisse à l’imagination du lecteur le soin d’élucider l’enthousiasme qui se déclare ici, on est forcé de supposer que l’esprit du narrateur flaubertien passe par le même chemin et que quelque chose – le passé, l’histoire, les souvenirs et les fantômes – remonte à la surface au moment de contempler ces murs. « La prodigalité des ruines » : le futur romancier, qui aime à souligner ainsi la qualité des choses plutôt que les choses elles-mêmes en rejetant l’objet concret en complément du nom, choisit cette formule énigmatique et évoc atrice pour signaler la profusion d’images et d’impression qu’on ressent devant des ruines, devant le simple mot qui les désigne. 30 À ce propos, voir Le Scanff.
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