AGAPES FRANCOPHONES 2025

Moustapha FAYE 71 village minuscule, il l’eût accepté : après avoir choisi on se contente du hasard de son existence et on peut l’aimer » (1931, 19). Mais l’éparpillement inhérent à la vie aventurière refuse la constitution du nœud. Comme l’a deviné son biographe, « la vie qu’il a menée, en se frottant à d’autres civilisations, à d’autres mœurs, en Afrique ou à Terre de Feu, sous les tentes berbères ou dans une ferme isolée de la pampa argentine, l’a arraché à sa terre sans pouvoir lui en donner une autre. Il est perdu » (Tanase 157). Et il se cherche. Le sentiment de dilution chez Saint-Exupéry procède de multiples facteurs. Le plus déterminant semble cependant la séparation d’avec sa mère, Marie de Saint -Exupéry. Le père de l’écrivain, Jean de Saint -Exupéry, meurt en 1904. À ce premier choc vient s’ajouter un autre quand, en 1917, le frère cadet du futur écrivainmeurt à son tour dans ses bras. Brillant écolier, Saint- Exupéry décroche son bac la même année et rêve d’intégrer l’école navale ; il va échouer au concours d’entrée. Un échec plus profondément ressenti est la séparation avec la fiancée de classe, l’aristocrate Louise de Vilmorin― à qui il se confiera plus tard : « C’est curieux comme j’ai de plus en plus l’impression de n’être pas chez moi dans la vie » (Tanase 167). Mais la petite famille est recueillie par sa riche marraine au château de Saint - Maurice. C’est le jardin d’éden pour le petit Antoine et ses frères. Par la suite, la rudesse du monde lui gravera le souvenir de ce cocon et de tout ce qui s’y rattache : « La seule fontaine rafraichissante, écrira-t-il, je la trouve dans certains souveni rs d’enfance : l’odeur des bougies des nuits de Noël » (Tanase, 317). L’écrivain est tellement attaché à ce lieu que, beaucoup plus tard, durant la Seconde Guerre, quand il effectue des vols de reconnaissance pour l’armée américaine depuis Alger, il modifie ses plans de vol pour l’aller survoler. Cependant, quand le monde sort son dard et pique, la mère est heureusement là. Elle apaise et couve le petit imprudent. C’est ainsi à elle, Marie de Saint-Exupéry, que le fiancé brisé écrit en octobre 1923 : « Ma petite maman, il ne faut pas trop m'en vouloir d'avoir été aigri, j'ai passé de mauvaises journées. […] Et puis c'est vous qui ferez mon bonheur. Je ne sais pas pourquoi j'étais buté à m'en occuper seul ». La mère sera sa seule certitude, qu’elle se métaphorise par l’intimité du petit poêle protecteur au château de Saint- Maurice ou qu’elle s’incarne dans la France aimée chaque fois que l’auteur s’éloigne du pays natal. Il écrira dans une de ses lettres : « "La Maman" est le seul vrai refuge des pauvres hommes » (Tanase, 2013, p. 52). L’évocation obsédante d’un site renseigne souvent sur certains marqueurs fondamentaux de la personnalité. Toute conscience

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=