AGAPES FRANCOPHONES 2025
Flux et reflux dans Citadelle . Lecture dialectique des dynamiques de l’espace saint -exupérien 76 Comment ne pas corréler le point de vue avec les rumeurs longtemps entretenues sur le « suicide » du pilote ? Une autre explication de ce refus de l’arrêt viendrait du plus grand rêve de Saint- Exupéry, celui d’un homme total, supérieur, qui verrait le monde par-delà les communes et vulgaires catégories de bien et mal, et que définirait la seule vraie grandeur de l ’homme c’est -à-dire la perpétuelle tension vers un idéal, quel qu’il soit, ainsi que le conçoit Rivière : « Victoire… défaite… ces mots n’ont point de sens. […] L’événement en marche compte seul » (Saint-Exupéry 1931, 187-188). Ainsi raisonne Rivière inspiré du chef Didier Daurat, qui sait que la mort du pilote Fabien n’enraille pas la dynamique de la conquête, restant inflexible devant l’indicible douleur tout comme face à ses plus exquises réussites, poussant les hommes à leurs dernières limites. Pour sa part, le Guide de la Citadelle ne pense pas autrement : « Il est des hommes débiles qui ne peuvent se surmonter. D’un bonheur médiocre, ils font leur bonheur après avoir suicidé leur grande part. Ils s’arrêtent dans une auberge pour la vie. […] La voix de Dieu qui est besoin, recherche et soif inexprimables, ils renoncent à l’entendre. » (Saint-Exupéry 2000, 185). Comment ne pas, ici, penser à Nietzsche ? Parce que justement ainsi parlait Zarathoustra, disant : « Je vous enseigne le Surhomme. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu'avez-vous fait pour le surmonter ? Tous les êtres jusqu'à présent ont créé quelque chose au-dessus d'eux, et vous voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt retourner à la bête que de surmonter l'homme ?» (Nietzsche 2006, 14). Dans ces mêmes litanies, Zarathoustra soutient : « Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un but » (Nietzsche 2006, 18 ) . C’est pourquoi De Galembert voit un aspect tout nietzschéen dans l’individu qu’exalte l’auteur de Vol de nuit car, selon lui, « l’homme de Saint -Exupéry est une sorte de surhomme » qui ne saurait se suffire de l’homme en lui. Mais, plus subtilement, l’élan centrifuge porte sur la question de l’essence, ayant intrinsèquement trait à la métaphysique saint - exupérienne. L’évitement du but rappelle le sage de L’Alchimiste refusant de réaliser son rêve ― le pèlerinage à la Mecque ― pour garder sauve la tension du but de sa vie. D’où la colère du Guide devant les chercheurs de terminus : « Et tu ne t’achèveras jamais, sinon dans la mort. Seule la vaniteuse se satisfait, interrompt sa marche pour se contempler, et s’absorbe dans son adoration d’elle - même […] Or nous méprisons de tels appétits, nous, éternels nomades de la marche vers Dieu, car rien de nous ne nous peut satisfaire. » ( Citadelle , p. 456).
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