AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les périples d’Ulysse dans La Promesse de l’aube de Romain Gary 82 1. Ulysse, Pénélope, Athéna Gary est mythomane au double sens. Il adore les mythes, et il crée des dieux à lui. Dès la première page de La Promesse de l’aube , le narrateur s’étend sur la plage de Big Sur en Californie, comme Prométhée déchu (Roumette 79 ; Sacotte 72-78), évoquant les combats avec les trois dieux malfaisants : « Totoche, le dieu de la bêtise », « Merzavka, le dieu des vérités absolues », et « Filoshe, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la hain e 31 » (Gary [2019] 620- 621). Dans la version anglaise que Gary traduit lui-même sous le pseudonyme de John Markham Beach, s’y ajoute Trembloche, le dieu de la servitude (Gary [1961] 6). Le monde est, dès son enfance, vu comme champ de bataille, avec ces dieux qui incarnent les maux humains. Mais aussi, il réactive les mythes. Dans La nuit sera calme (1974), l’entretien fictif avec son ami de jeunesse François Bondy — c’est Gary qui a écrit l’intégralité des dialogues — , il lui fait dire à propos de ce retour à Nice : « Tu avais trente ans. On ne peut rêver d’un retour d’Ulysse plus réussi… » (Gary [1 974] 115). À quoi Gary répond plus loin : « Si tu parles de mon échec, de mon “retour d’Ulysse” à la maison, les mains vides, trop tard pour rendre justice à ma mère, je tiens à dire ici une fois p our toutes que ma vie n’a pas été, n’est pas “la suite que M. Romain Gary a donné à La Promesse de l’aube ” » (179). Ici, Bondy semble faire allusion au sonnet célèbre de Joachim du Bellay : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage […] / puis est retourné, plein d’usage et de raison,/ vivre entre ses parents le reste de son âge » (Du Bellay 54). Dans ce contexte, sa mère doit être Pénélope. Elle attend le retour du roi qui est en effet son fils. Elle triche avec ses lettres posthumes, à l’instar de Pénélope qui défait chaque soir le linceil qu’elle tisse. On peut y remarquer la « déviation du mythe » (Monneyron et Thomas 72-78) pour reprendre le terme de Gilbert Durand. Cela dit, il est peut- être imprudent d’y voir une trace d’un amour inceste. Il s’agirait de l’amour maternel qu’il trouve aussi fort que l’amour conjugal du mythe original. Pour parler de la vie conjugale, on sait qu’Ulysse trompe Pénélope. Il devient amant de Circé et il passe sept ans avec Calypso. De même, dans La Promesse de l’aube , Gary demande la main à plusieurs femmes pendant la guerre, presque toujours sans succès : avec une barmaid polonaise qu’il a rencontrée pour la première fois à Meknès, ils décident « de [se] marier immédiatement et de passer ensuite en Angleterre ensembl e » (PL 827) ; à la sœur d’un camarade à Fez, il demande la finançaille et ils s’embrasse « sous l’œil ému de 31 Dorénavant désigné à l’aide du sigle PL, suivi du numéro de la page.
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