AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les périples d’Ulysse dans La Promesse de l’aube de Romain Gary 84 habiter, car sa mère idéalisait la France comme une terre de justice et elle s’efforçait d’amener son fils à cette Terre promise. Ils se sentaient du coup « de passage » à Wilno (642) comme à Varsovie (709), à l’instar d’Ulysse chez Alcinoos ou chez Circée . Les camarades de lycée varsovien sont pourtant loin de la générosité du père de Nausicaa. Ils taquinent le jeune Gary : « Le camarade a encore remis son voyage en France, il paraît ? » (709), et l’un d’eux traite sa mère d’« ancienne cocotte ». Il confes se l’incident à sa mère, mais au lieu de le consoler tendrement, elle le giffle deux fois. Elle lui annonce ensuite leur départ pour la France. Le chapitre XVIII montre que la France leur paraît comme le pays où Gary « a l’intention de s’établir, étudier, devenir un homme » (713). « Devenir un homme », c’est -à-dire devenir un être capable de rendre justice à sa mère seule, et faire reigner ainsi la justice sur la terre. La France déçoit pourtant les nouveaux venus par son antisémitisme ou sa xénophobie. On se souviendra d’une histoire d’humiliation d’Albert Cohen (1895 -1981), un auteur juif qui, lui aussi, a idéalisé la France quand il était petit. Dans le récit autobiographique Ô vous, frères humains (1972), Il mentionne son « autel » dédié à la France dans sa chambre d’enfant, profané aussitôt par les verbes antisémites. Quant à Gary, il précise la même situation : « Il va sans dire qu’un jour vint où cette image hautement théorique de la France vue de la forêt lituanienne, se heurta violemment à la réalité tumultueuse et contradictoire de mon pays. » (680). Il est curieux de constater que Gary appelle la France « mon pays », d’une manière assez négligeante. Ayant obtenu la nationalité française en 1935, il évoque la France comme son pays , non parce que c’est sa patrie d’adoption, mais parce que la France représente un idéal universel à défendre. Selon le philosophe Paul Audi, « dans la mesure où il ne pouvait pas s’enraciner dans le sol français, il lui a incombé de s’enraciner dans son “ciel” » (Audi 40). Le ciel, c’est -à-dire dans l’espace d’idées. Gary le r econnaît lui-même : « Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’ attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu et que je ne connaîtrai jamais — car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef- d’œuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. » (PL 639). Si la France est un mythe fabuleux, si la réalité est contradictoire, il s’agit de « livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement » (640 ). Il propose
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