AGAPES FRANCOPHONES 2025
Les périples d’Ulysse dans La Promesse de l’aube de Romain Gary 86 l’apparence et de l’être. » (Boitani 98). Derrière l’apparence, on devine le vrai être. Le déguisement prépare donc le drame de la reconnaissance finale dans la structure du récit. Ulysse ne se révèle pas immédiatement devant Alcinoos, et il raconte ses périples à la troisième personne à Pénélope quand il la voit enfin. Lors de son retour à Ithaque, il est transformé par la déesse Athéna en unmendiant : « Allons ! Je te rendrai méconnaissable à tous les mortels. » (Homère 254). Seul son chien Alcos l’a deviné. Ulysse est déguisé par ruse, pour mieux observer la situation de son royaume. Gary hérite le gôut du déguisement de sa mère. Celle-ci, ancienne actrice elle-même, a une fois invité un ami comédien pour lui faire incarner Paul Poiret, grand couturier parisien, dans le but publicitaire du salon « Haute couture Maison nouvelle » qu’ell e a ouvert à Wilno. La scène finit par le départ précipité de ce faux Paul Poiret qui a failli se révéler à cause de l’ivresse. C’est comique, évidemment. Gary pense pourtant qu’elle voudrait ainsi « faire régner partout la justice sur les humbles et les démunis » (PL 653). Le déguisement, l’invention d’une autre personnalité est, chez Gary, toujours lié à la question d’honneur, à la quête de la justice pas encore réalisée. Pendant la guerre, il se trouve en duel avec un officier polonais à Londres. Il a blessé légèrement son adversaire : « Après quoi, j’eus mon moment de triomphe. Je saluai mes adversaires, lesquels me rendirent mon salut en faisant claquer les talons à la prussienne et ensuite, dans mon meilleur polonais, avec le plus pur accent de Varsovie, je leur dis hautement et clairement ce que je pensais d’eux. L’expression d’idiotie qui se répandit sur leurs visages lorsque le flot d’insultes dans leur riche langue natale commença à se déverser sur eux fut un des plus beaux moments de ma carrière de patriote polonais et compensa la rgement l’irritation intense qu’ils m’avaient causée. » (853). Il n’a révélé sa part polonaise qu’après le duel, à l’instar d’Ulysse qui ne révèle son vrai nom au Cyclope qu’après avoir percé les yeux de celui- ci. Son polonais est d’ailleurs empreint de vocabulaire typique de l’est de la Pologne où il a grandi (Bollos 161, note 48). Dans Odyssée , la révélation de son vrai nom cause des ennuis, car le Cyclope demande à son père Poséidon, en vengence, de l’empêcher de retourner à Ithaque [Chant IX]. Quant à la langue française, il dit de sa mère : « Elle connaissait notre langue remarquablement — avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour » (PL 639). Le déguisement n’est pas la transformation irrévocabl e. Au lieu de perfectionner son accent en français, Gary écrit six romans directement en anglais (Anissimov 421). Le plurilinguisme chez Gary
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