AGAPES FRANCOPHONES 2025

Ko IWATSU 87 fait preuve de son déracinement volontaire et son refus d’un enracinement définitif, pour garder une liberté identitaire. Il se compare souvent au caméléon : « Tout le monde connaît l’histoire du caméléon de bonne volonté. On le mit sur un tapis vert, et il devint vert. On le mit sur un tapis rouge, il devint rouge. On le mit sur un tapis blanc, il devint blanc. Jaune, et il devint jaune. On le plaça alors sur un tapis écossais et le pauvre caméléon éclata. Je n’éclatai pas, mais je fus bien malade tout de mêm e 33 . » (PL 694). Il évoque la même parabole devant le général de Gaulle pour lui démontrer la difficulté d’être à la fois juif et français (Gary [1974] 204). Cet animal change de couleur et de motif de sa peau au gré de son environnement. Le déguisement le plus complet chez Gary, on le sait, c’est l’affaire Ajar. Gary était lauréat du Prix Goncourt pour son roman de 1956, Les racines du ciel . Ce prix n’est décerné qu’une seule fois à un auteur. Or, en 1975, il a remporté pour la deuxième fois le Prix Goncourt, sous le pseudonyme d’Émile Ajar, avec La vie devant soi . La vérité n’est révélée qu’après le suicide de Gary, et cela a fait un scandale littéraire. On parle souvent de son désir de se dépasser, contre les critiques qui auraient voulu voir les limites de cet écrivain. Mais, sur le plan général, son déguisement a pour but de le dérober au destin qui lui aurait assigné une identité unique. Le pseudonyme crée un espace libre où il peut se comporter comme personne, exactement de la manière dont Ulysse s’appelle Personne devant le Cyclope enragé. Personne, c’est n’importe qui. Il refuse fermement une seule identité définitive, à la recherche de la « marge humaine » (Gary [2019] 591). À la fin de L’ Odyssée , Ulysse se révèle et massacre par vengeance les prétendants de son épouse. L’histoire finit par une ambience glorieuse. Au contraire, dans La Promesse de l’aube , à la fin du récit, le narrateur demeure couché sur la plage dans la solitude. C’est la reconnaissance de soi-même comme un seul être, unique et inchangeable, qui le jette à terre. Pourtant, à l’instar de Prométhé, il ne se sent pas complètement vaincu : il ne cesse de chercher le pays de l’idéal. Conclusion Quand un auteur a recours à un mythe, il tente de remettre son histoire sur un autre niveau que la réalité vécue, et ainsi de « réenchanter le monde » (Miguet-Ollagnier 474). La mère comme Pénélope, le retour impossible, le déguisement : ces éléments du 33 Voir aussi La nuit sera calme , p. 204.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=