IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025
113 IN HONOREM – MARIA ŢENCHEA choix de l’un des sens que peut prendre en discours un nombre dépend du contexte dans lequel il est utilisé. Quant au responsable de la production de cet effet d’approximation en cas d’usage des nombres, nous lui associons la figure de l’énonciateur. Ce dernier peut le faire exprès, au sens où son but n’est pas de transmettre à son destinataire quelque chose de stable. Mais il se peut aussi bien qu’il y ait quelque chose qui l’empêche d’investir les nombres d’une valeur stable, comme par exemple la description purement mathématique des nombres qui est fondamentalement linéaire. Selon cette dernière, on arrive à se représenter mentalement plus facilement les faibles nombres car situés plus près du point zéro, à la différence des grands nombres. Pour ces derniers, l’éloignement du même point zéro rend leur représentation mentale plus difficile. L’objection que nous pouvons faire au sujet de la description ci-dessus vise le point zéro. S’il s’avère primordial en mathématiques, ce n’est pas forcément le cas dans le discours. Car, pour différentes raisons, un même nombre peut être perçu en tant que petit dans un énoncé 5 , et grand dans un autre. Le fait de le ranger dans une ou l’autre des deux catégories dépend des raisons perceptuelles , opérationnelles , mémorielles 6 . Outre cela, on peut ajouter des raisons personnelles et culturelles, en fonction du degré de familiarité avec les objets comptés et ce qu’ils représentent (ce qui rejoint la question de l’ordre de grandeur), mais aussi des raisons linguistiques, plus précisément argumentatives, comme dans l’énoncé suivant : (a) La bouteille est à moitié vide : va donc en chercher une autre. (b) La bouteille est à moitié pleine : ce n’est pas la peine d’aller en chercher une autre. Ducrot évoque ces deux exemples afin de soutenir que, selon la logique, moitié 7 désigne toujours le même nombre de centilitres aussi bien dans (a) que dans (b), et mène aux mêmes conclusions. Alors que l’emploi en discours fait surgir la différence par rapport à la logique. Elle consiste à dire qu’un même terme ( moitié dans notre cas) peut servir d’argument aussi bien pour une conclusion ( va donc en chercher une autre ) que pour son contraire ( ce n’est pas la peine d’aller en chercher une autre ). Cette raison amène Ducrot à distinguer raisonnement et discours. Ce qui fait qu’un même 5 Nous distinguons phrase et énoncé . Par phrase, nous comprenons une suite de mots formée en respectant certaines règles syntaxiques. Alors que l’énoncé est la réalisation particulière d’une phrase par un locuteur dans un discours. 6 Voir, à ce propos, l’analyse de RICHET B., 2009, « Chiffres à l’appui : nombres et énumération au service de l’argumentation », Colloque : Paris XII-UPEC, à paraître. L’auteur y développe les raisons qui mènent l’énonciateur à placer un nombre parfois parmi les grands, parfois parmi les petits nombres. 7 Voir, à ce propos, l’analyse approfondie de J-C. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1983, L’argumentation dans la langue , Bruxelles, Liège, P. Mardaga, p. 149.
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