IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025
132 la balance , la traductrice répond à une double contrainte : linguistique et harmonique. D’une part, la contrainte linguistique : en français, le substantif plateau est fortement polysémique – plateau-repas, plaine, estrade – et son emploi isolé aurait pu créer une ambiguïté sémantique et brouiller l’image métaphorique. D’autre part, la contrainte harmonique : la traductrice cherche à conserver une lisibilité poétique en évitant toute interprétation erronée. Ce choix a toutefois des conséquences esthétiques : la concision du roumain, où taler suffit à évoquer la balance et sa fonction symbolique, est remplacée par une formulation plus descriptive, moins compacte. Cependant, bien que ce choix diminue la densité poétique du TS, la traduction gagne en clarté et en transparence pour le lecteur francophone. La traduction apparaît donc comme un compromis entre fidélité sémantique (éviter la confusion) et perte stylistique (affaiblissement de l’effet imagé par la décomposition d’un seul mot en syntagme explicatif ). Dans la poésie, les mots ne sont pas de simples substituts sémantiques, ils deviennent l’écho du sens, grâce à la parfaite cohabitation du son et du sens et à l’association constante de l’idée et du symbole : TS : stupoarea fiicelor asiei/ contemplând parthenonul// pasărea coborâtă pe coloana/ de marmoră/ nu era athena/ nu era zeiţa cu coif / era o bufniţă ce vâna fluturi de noapte// atât (Alexiu, 2000 : 67, Baedecker , cycle Palimpsest ) TC : stupeur des filles de l’asie/ devant le parthénon :// l’oiseau posé sur la colonne/ en marbre/ n’était pas athéna/ n’était pas la déesse casquée / c’était un hibou chassant les papillons de nuit// et rien de plus ( Baedecker , Histoire naturelle et autres poèmes , Alexiu, 2002 : 55). Cette traduction illustre pleinement la remarque de Jakobson selon laquelle, en poésie, « seule la transmutation poétique est possible ». Le traducteur ne cherche pas à reproduire mécaniquement des équivalents lexicaux, mais à recréer une harmonie où son et sens coexistent. Les procédés observés – transposition ( zeiţa cu coif, la déesse casquée ), recours au gérondif ( bufniţă ce vâna – un hibou chassant ), modulation ( contemplând – devant ), dilution ( atât – rien de plus ) montrent que l’adaptation formelle est toujours guidée par la cohérence poétique du texte. Ce qui pourrait apparaître comme perte (par exemple, la simplification et la traduction d’un verbe par un adverbe, contemplând parthenonul – devant le parthénon ) devient en réalité un gain d’implicitation, qui maintient la densité symbolique du poème. Ainsi, loin de trahir le TS, la traductrice refuse un transfert linguistique, reconstruit l’équilibre subtil entre idée, image et rythme et recrée sa cohérence globale en préservant le rapport entre sens, sonorité et symbole. Georgiana I. Badea
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