IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025

134 par conséquent, la traductrice se soumet volontiers à ce travail d’exégèse, puisque l’analyse du rythme, en tant que prélude à la traduction, met en évidence à la fois l’impossibilité de principe et la vitalité concrète de la traduction poétique : « lorsqu’on interprète une œuvre d’art, l’objet (l’œuvre elle-même) et le sujet (la culture du critique) se déterminent réciproquement » (Nanni, 1991 : 3-4). En suivant de près le chemin du poète, la traductrice manifeste une vigilance particulière à l’égard de la construction du texte et du fonctionnement de ses mécanismes (Pop dans Alexiu, 2002 : 15). Or, tout être humain est d’une certaine manière bilingue, dans la mesure où il s’agit d’un bilinguisme intrapersonnel : les idées qui naissent dans l’esprit sont restituées par des mots, des sons, des couleurs. La traduction poétique apparaît ainsi comme une transposition encore plus complexe, qui entraîne inévitablement une certaine inégalité entre le texte source et sa « transcréation poétique ». Cependant, la traductrice s’efforce de ne pas altérer la mesure ni le rythme. L’axe syntagmatique revêt ici une importance comparable à celle qu’il a dans la traduction biblique. Car, si toute traduction vise à transmettre un contenu informatif plutôt qu’une structure linguistique, la poésie, elle, ne livre pas une information : elle tente d’exprimer l’inexprimable, de donner forme à l’ineffable. TS : de când nu s-a mai auzit de pânza unei corăbii ( Cornetul …) TC : depuis qu’on n’aperçoit plus/ de toile à l’horizon La traduction française du vers déplace l’accent sensoriel : alors que le TS évoque l’absence de bruit (« nu s-a mai auzit »), le TC met en avant l’absence de vision (« on n’aperçoit plus »). Ce passage de l’auditif au visuel transforme la nature de l’expérience poétique : le silence, marque d’un monde englouti, devient un horizon vide, marqué par le regard. Ce choix peut paraître une perte si l’on valorise la fidélité littérale, car le TS met en scène une poésie de l’inaudible, du retrait sonore. Pourtant, il révèle aussi une conception de la traduction comme équivalence poétique plutôt que linguistique. La traductrice adapte le vers à un imaginaire plus immédiatement accessible au lecteur francophone, en privilégiant l’image visuelle sur l’impression sonore. On retrouve ici la tension constitutive de toute traduction poétique : préserver la singularité de l’original ou recréer, par un déplacement, une expérience esthétique équivalente. L’exemple analysé met en évidence l’étroite corrélation entre la langue poétique et les modalités de la perception. Les images auditives, visuelles et tactiles s’enracinent dans cette articulation originelle. Or, transposer l’ineffable constitue une entreprise particulièrement ardue : plus un texte tend vers l’intraduisible, plus se manifeste la créativité réactive du traducteur. La difficulté est renforcée par la distance entre les deux langues, où un nom peut être sous-entendu dans l’une, mais non dans Georgiana I. Badea

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