IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025

137 IN HONOREM – MARIA ŢENCHEA qu’on n’aperçoit plus / de toiles à l’ horizon/ et les ennemis attendus / n’arrivent plus ( Le cornet de glace de Polyphème , Alexiu, 2002 : 35). La traductrice restitue fidèlement la scène ironique et désabusée de Polyphème : l’ancrage mythologique est conservé, de même que le contraste comique entre la grandeur épique et le geste trivial de manger une glace. Le choix toiles à l’ horizon illustre une adaptation poétique affinée, qui fluidifie la lecture en français tout en respectant le sens. Toutefois, certains choix (« ennuyé » pour « plictisit » , moins expressif que « lassé » ou « désabusé »), atténuent légèrement la tonalité de lassitude et d’absurde présente dans le texte roumain. Dans l’ensemble, le TC rend efficacement l’image et le ton, tout en assumant des micro-adaptations stylistiques propres au français, se caractérisant par une fidélité lexicale et rythmique ( encore une journée perdue / encore un siècle ), des équivalences simples et efficaces ( un cornet de glace à la main ), des choix, concrets et imagés ( il fait claquer ses lèvres ) et d’adaptation poétique réussie, plus limpide en français qu’une traduction littérale ( toiles à l’ horizon ). Sémantiquement parlant, entre le mot « cornet » et l’expression « il fait claquer ses lèvres » de plaisir, sémantiquement parlant, il y a un rapport dénotatif. Mais sur le plan symbolique, entre ces deux vocables, il y a un rapport de caractère allusif destiné à mettre en valeur un développement psychologique d’ordre intuitif, qui va d’une réalité concrète à une réalité jugée sur le plan de l’idée. Cela revient à dire qu’il faut partir non pas des mots, mais des images qui s’en dégagent. Polyphème mange distraitement en attendant la grande proie. Traduire la poésie, c’est un travail de cyclope, pour préserver l’allusion et la traductrice accède à garder le rythme fragmenté et l’intonation ironique-mélancolique de l’original. Lorsque la traduction est réalisée par un traducteur dont la langue maternelle est la langue source, le risque d’ethnocentrisme est réduit : il ne ramène pas le texte à sa propre culture, mais il doit au contraire l’exporter. Ne pouvant considérer le texte étranger comme une altérité, il est contraint de « se projeter hors de soi-même, oublier tout, nier son identité individuelle et culturelle ». De ce fait, il conservera « un certain degré d’altérité » perceptible dans le texte cible, mais qui ne sera jamais une forme « d’annexion ou d’imitation transformationnelle (hypertextuelle) ». Maria Țenchea réalise une annexion du sens qu’elle capte, tenant compte du corps de la langue et de la pluralité des significations contextuelles, s’avérant une fine connaisseuse du français et de l’effet poétique, de la musicalité et de la valeur représentative, communicatique ou symbolique des images. S’apercevant que « toute métonymie est légèrement métaphorique et toute métaphore a une teinte métonymique » (Jakobson, 1963 : 238), la traductrice, linguiste de formation, maîtrisant remarquablement les

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