IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025
173 IN HONOREM – MARIA ŢENCHEA En revanche, le discours indirect de (2) et indirect libre de (3) ne font entendre qu’une seule voix : celle du locuteur qui construit l’énoncé tout entier. Dans les termes de la théorie polyphonique, ce locuteur met en scène deux énonciateurs : E1 qui assume la responsabilité du DCn et E2 qui assume la responsabilité du DCé. Le locuteur s’identifie, évidemment, à E1. Si le DCn, qui évoque un dialogue de L avec une tierce personne, est bien ancré dans la situation d’énonciation, ayant son propre centre déictique (« je lui ai demandé, il m’ a répondu » et « Pierre m ’a appelé aujourd’ hui »), le DCé n’a pas un centre déictique propre, n’est pas un discours actualisé, comme dans les cas antérieurs. C’est un discours qui a été déconnecté de la situation initiale et transposé dans les coordonnées de l’acte d’énonciation produit par L : s’est passé devient ainsi s’ était passé et j’ai décroché devient il a décroché. La déconnexion du DCé de la situation initiale et la transformation du locuteur secondaire en énonciateur s’explique par le phénomène d’ incorporation énonciative (Nølke et alii 2004). En (2) et (3) le locuteur primaire incorpore l’énonciation du locuteur secondaire à sa propre énonciation, ce qui fait que le DCé perd son autonomie énonciative : les marques de la 1 re personne sont remplacées par celles de la 3 e personne et le présent est remplacé par l’imparfait. Au discours indirect, l’incorporation énonciative est doublée d’une inclusion syntaxique : le DCé est inclus - par le relatif ce qui ou la conjonction que - dans le DCn sous la forme d’une complétive ayant la fonction d’objet direct auprès des verbes demander et répondre . Au discours indirect libre (cf. 3), le DCé conserve son autonomie syntaxique, ce qui lui confère une certaine prégnance énonciative : des éléments tels que enfin, c’est vrai, mais, pour le moment sont les traces de l’acte d’énonciation à l’origine du DCé. Ces traces permettent de reconstituer facilement le discours originel : « Enfin, j’ai décroché un poste au journal. Pas fameux, c’est vrai, mais cela me suffit pour le moment ». Mais, puisque le DIL est avant tout une technique narrative créée par la prose réaliste du XIX e siècle, voici un exemple tiré d’une des œuvres représentatives de ce courant : (5) Et Gervaise, en face de la Gueule-d’Or, regardait avec un sourire attendri. Mon Dieu ! que les hommes étaient donc bêtes ! Est-ce que ces deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour ! Oh ! elle comprenait bien, ils se la disputaient à coups de marteau ; ils étaient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant une poule blanche. (Émile Zola, L’Assommoir , p.192) Qu’est-ce qui nous permet de dissocier, dans une séquence narrative à la 3 e personne, le discours citant du discours cité ? Autrement dit, qu’est-ce qui nous permet d’attribuer, en (5), le premier énoncé au narrateur et tous les autres, à partir
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=