IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025
176 L’une des figures qui suscitent l’attention admirative des convives est un ami de Coupeau appelé Mes-Bottes, qui s’avère un sacré buveur et bâfreur : (7) Alors, quand on eut attaqué les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la table. Comme il bâfrait ! Les garçons effarés faisaient la chaîne pour lui passer du pain, des morceaux finement coupés qu’il avalait d’une bouchée. Il finit par se fâcher ; il voulait un pain à côté de lui . Le marchand de vin, très inquiet, se montra un instant sur le seuil de la salle. La société, qui l’attendait, se tordit de nouveau. Ça la lui coupait au gargotier ! Quel sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes ! Est-ce qu’un jour il n’avait pas mangé douze œufs durs et bu douze verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient ! On n’en rencontre pas beaucoup de cette force-là. ( L’Assommoir , p. 98, notre soulignement) Cette fois, l’articulation du DCn et du DCé donne lieu à un contraste plus frappant non seulement sur le plan énonciatif, où abondent les marques de subjectivité et d’oralité, mais aussi sur le plan stylistique, où le français littéraire du narrateur rencontre le français populaire, le parler des faubourgs. À noter qu’en dépit du mode oblique de représentation qui est celui du DIL, le parler des faubourgs parisiens du début du XIX e siècle conserve ici toute sa fraîcheur. Ce sont surtout les marques d’oralité qui prêtent à ce discours collectif son caractère vivant et pittoresque. Il y a d’abord les vocables argotiques zig, gargotier et l’expression familière ça la lui coupait . Puis ce sont les structures exclamatives, qui revêtent des formes très variées : phrase segmentée + marques intonatives, comme évaluateur intensif, quel + nom de qualité + dislocation, interro-négative oratoire. Quant à la fonction du DIL collectif, elle est très bien définie par Dominique Maingueneau dans un chapitre de Linguistique pour le texte littéraire (2003, p.137) : Le discours indirect libre présente l’avantage de ne pas tracer de frontière entre pensées, perceptions et paroles, de rendre ainsi plus vraisemblable l’attribution de l’énoncé à un sujet pluriel : dans la même situation, plusieurs individus peuvent partager la même pensée, difficilement les mêmes mots. En conclusion, bien qu’il pratique souvent un DIL rapportant les propos des personnages, dont le caractère fortement subjectif et oralisant forme un contraste accusé avec le discours du narrateur, Émile Zola insère le DIL dans la cohésion d’une phrase classique : le passé simple, en tant que forme du premier plan, se fait suivre au second plan de la série des formes en -(r)ait servant à la construction du point de vue. Ligia-Stela Florea
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