IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025

187 IN HONOREM – MARIA ŢENCHEA ou plutôt les Squelettes voulant se chauffer (1889) 5 prennent la parole et décrivent le petit magasin de Marie-Louise Haegeman : Quel froid de loup dans cette affreuse baraque. C’est ici le palais Claquedents : comment s’y réchauffer ? À part quelques bouts de tissus mangés aux mites on ne trouve rien à porter. Un volet grince et bat. Une gouttière crevée pend contre la façade. Le vent drosse les navires, puis s’engouffre dans les avenues désertes où seul un chien endormi se lèche une patte devant le soupirail d’une boutique à souvenirs. Une vieille femme solitaire qu’on devine âpre au gain s’y tient debout derrière le comptoir et surveille la rue ; elle a le regard perçant d’une fouine. Le chaland qui se déciderait à pousser la porte trouverait ici des coquillages variés (vente en gros ou au détail), rangés dans plusieurs corbeilles en osier ; et des éponges en grappes, des coraux de Naples ou des étoiles de mer séchées – autant de bêtes mortes, payées trois sous aux mareyeurs. Il pourrait admirer un lot de masques en bois peint ou en pâte à papier ; essayer d’ inquiétants loups vénitiens ou des faux nez de différentes tailles. Soupeser bibelots et magots, vases ou assiettes en faïence bleu de Chine. Tout cela mélangé aux accessoires pour les curistes : pliants, épuisettes, bérets ou polos de moussaillons, pelles et râteaux en fer-blanc. Il verrait encore près du seuil un modeste tourniquet aux cartes postales couleur sépia : Le casino, Le chalet royal, L’ heure du bain, Les dunes du Paradis 6 , L’estacade sous le vent du large, L’ hippodrome Wellington ou La digue en perspective avec ses élégantes en chapeau, flanquées de barons florentins ou d’archiducs autrichiens. 7 3. HARENG SAUR OU ART ENSOR 8 ? Ensor n’a pas encore peint ces fameux Squelettes (1889) : il va d’abord au Collège Notre-Dame, mais il préfère dessiner dans ses cahiers plutôt que d’écouter les enseignants. À quinze ans il reçoit une boîte à peintures, des pinceaux, une palette et un couteau spatule. Son père l’envoie chez deux artistes locaux ; voici comment les voit le futur maître : Le goût de la peinture me vint vers treize ans ; alors, deux vieux peintres d’Ostende, Van Cuyck et Dubar, saumurés et huileux, m’ initièrent professoralement aux poncifs décevants de leur métier morne, borné et mort-né. Mais à quinze ans je peins d’après nature des vues des environs d’Ostende ; ces petites œuvres sans prétention, peintes au pétrole sur carton rose me charment encore. 5 Toutes les œuvres d’Ensor mentionnées dans cet article se retrouvent facilement sur internet. 6 Une plage de nudistes, déjà ! 7 Benoît Damon, Retour à Ostende , 2016, p. 8-9. 8 Le jeu de mots est du maître lui-même.

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