IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025

218 craindre de recevoir propos d’amitié, pource qu’il y en a assez qui sont tombées la seconde fois aux dangers qu’elles ont évité la première. Ayez mémoire, madame, qu’Amour est aveugle, lequel aveuglait de sorte que, où l’on pense le chemin plus sûr, c’est à l’heure qu’il est le plus glissant. Et me semble, madame, que vous ne devez à lui ni à autre faire semblant du cas qui vous est advenu et, encore qu’il en voulût dire quelque chose, feindrez du tout de ne l’entendre, pour éviter deux dangers : l’un de la vaine gloire de la victoire que vous en avez eue, l’autre de prendre plaisir en ramentevant choses qui sont si plaisantes à la chair que les plus chastes ont bien à faire à se garder d’en sentir quelques étincelles, encore qu’elles le fuient le plus qu’elles peuvent. Mais aussi, madame, afin qu’il ne pense, par tel hasard, avoir fait chose qui vous ait été agréable, je suis bien d’avis que peu à peu vous vous éloigniez de la bonne chère que vous avez accoutumé de lui faire, afin qu’il connaisse de combien vous déprisez sa folie, et combien votre bonté est grande, qui s’est contentée de la victoire que Dieu vous a donnée, sans demander autre vengeance de lui. Et Dieu vous donne grâce, madame, de continuer l’honnêteté qu’il a mise en votre cœur. Et, connaissant que tout bien vient de lui, vous l’aimiez et serviez mieux que vous n’avez accoutumé. » La princesse, délibérée de croire le conseil de sa dame d’honneur, s’endormit aussi joyeusement que le gentilhomme veilla de tristesse. Le lendemain, le seigneur s’en voulut aller et demanda son hôte. Auquel on dit qu’il était si malade qu’il ne pouvait voir clarté, ni ouïr parler personne, dont le prince fut fort ébahi et le voulut aller voir ; mais sachant qu’il dormait, ne le voulut éveiller et s’en alla ainsi de sa maison sans lui dire adieu, emmenant avec lui sa femme et sa sœur. Laquelle, entendant les excuses du gentilhomme qui n’avait voulu voir le prince ni la compagnie au partir, se tînt assurée que c’était celui qui lui avait fait tant de tourment, lequel n’osait montrer les marques qu’elle lui avait faites au visage. Et, combien que son maître l’envoyât souvent quérir, si ne retourna-t-il point à la cour qu’il ne fût bien guéri de toutes ses plaies, hormis celle que l’amour et le dépit lui avaient fait au cœur. Quand il fut retourné dévers lui et qu’il se retrouva devant sa victorieuse ennemie, ce ne fut sans rougir ; et lui, qui était le plus audacieux de toute la compagnie, fut si étonné que souvent, devant elle, perdait toute contenance. Parquoi fut toute assurée que son soupçon était vrai, et peu à peu s’en étrangea, non pas si finement qu’il ne s’en aperçut très bien ; mais il n’en osa faire semblant, de peur d’avoir encore pis, et garda cet amour en son cœur avec la patience de l’éloignement qu’il avait mérité. « Voilà, mesdames, qui devrait donner grande crainte à ceux qui présument ce qui ne leur appartient, et doit bien augmenter le cœur aux dames, voyant la vertu de cette jeune princesse et le bon sens de sa dame d’honneur. Si à quelqu’une de vous advenait pareil cas, le remède y est jà donné. » — « Il me semble, ce dit Hircan, que le grand gentilhomme dont vous avez parlé était si dépourvu de cœur qu’il n’était digne Ramona Malița

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