IN HONOREM | MARIA ȚENCHEA | 2025
92 et la culture. Je revois ses exemples résonner dans ma mémoire : un enfant frêle , un vase fragile . Chaque mot portait en lui un fragment d’histoire. Mon vieux cahier de séminaire sur l’Histoire de la langue française , annoté avec soin, a traversé l’océan avec moi, précieux témoin de mes débuts. Ces leçons ne sont pas restées confinées à la salle de classe. Elles continuent de s’inviter dans ma vie quotidienne, au gré des conversations ou des moments partagés en famille. Lors de mes soupers québécois – ou devrais-je dire dîners ? – rendue à l’âge qu’elle avait en 1995, je surprends mes adolescents avec des anecdotes tirées de ces cours. Ma fille, curieuse et fascinée, s’imprègne de ces récits sur les doublets étymologiques, tandis que mon fils, plus pragmatique, me répond avec un sourire poli. Mademoiselle la Vice-doyenne, comme on l’appelait à l’époque, se distinguait par un sens de l’humour décapant qui transcendait les salles de classe. Ses jeux de mots, toujours incisifs et élégants, apportaient une légèreté bienvenue, même dans les discussions les plus graves. Ces touches d’humanité venaient adoucir la rigueur universitaire et insuffler un esprit de camaraderie. Je me souviens particulièrement d’une réunion départementale où la tension montait face aux nouvelles exigences ministérielles. La responsable de la chaire, cherchant des réponses, s’était exclamée : « Qu’est-ce qu’on est censé faire ? » Maria Ţenchea, avec son sourire espiègle et son esprit vif, avait répondu du tac au tac : « Que des choses sensées ! » Son influence, toutefois, allait bien au-delà des mots d’esprit. Par des exercices de traduction vers le français (qu’on appelait à l’époque retroversiuni ), elle a mis de l’ordre dans mes tiroirs de langage. — Te strig. — Je te crie ? — Mais non. Je crie ton nom ! Je ne dis jamais que je vais « à la mer », mais bien « au bord de la mer », même si les natifs autour de moi préfèrent spontanément la première formulation. Ce choix témoigne de la précision qu’elle nous inculquait et de son respect pour la richesse des nuances du français. Maria Ţenchea n’était pas qu’une professeure exigeante, elle était aussi une mentore exceptionnelle. Elle m’a ouvert la voie à la traduction, m’encourageant à travailler comme traductrice et interprète et me confiant des projets précieux : traduire pour « Eurocon », contribuer à l’opération « Villages roumains » ou encore m’atteler aux traités de philosophie du professeur Corneliu Mircea. Luminița Ciumpe-Panait
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