Filiation protéiforme | 2026

108 Claudiu GHERASIM verts, et les dents des enfants en ont été agacées ? » ( Livre d’Ézéchiel 18 : 2), en souligne déjà la portée. Dans le texte biblique, Dieu interroge et critique ce proverbe, avant de rappeler, dans Jérémie (31 : 30), que « chacun mourra pour sa propre iniquité ». Ce déplacement annonce la possibilité d’une séparation entre les générations, d’une rupture de la malédiction filiale, telle que la lit et l’interprète Camille de Toledo (le 25 mai 2021). Or, Thésée, sa vie nouvelle se place exactement dans cette tension : si la modernité – dont fait partie son personnage principal – a proclamé l’autonomie des individus et la responsabilité personnelle, le récit de Toledo montre que les héritages obscurs – tels que les exils, les silences et les suicides – continuent de s’inscrire dans les corps et les mémoires des descendants. Le roman dialogue ainsi avec la voix biblique, mais pour constater finalement que « le temps long, archaïque des enchevêtrements persiste ». (de Toledo le 25 mai 2021). Le roman s’organise autour d’un arbre généalogique fragmenté (fig. 2), dont chaque branche, marquée par une disparition ou une rupture, fait résonner ses traumas dans les générations suivantes : « En psychogénéalogie – mais aussi dans les „constellations familiales” – on parle d’intrication : des vies intriquées. J’ai creusé, par la fiction, des cas d’intrication entre les morts et les vivants. » (de Toledo le 27 novembre 2020). Loin d’être de simples métaphores, ces intrications prennent racine dans l’histoire familiale elle-même, traversée dès l’origine par une dispersion et une fracture. L’arrivée en France de deux frères venus de l’Empire ottoman, Talmaï et Nissim, introduit déjà une scission géographique, culturelle et religieuse. De cette lignée brisée naissent des figures énigmatiques, les fils de Talmaï, dont la présence spectralise le récit. Oved, l’enfant disparu prématurément, incarne l’une des plus marquantes : sa mémoire se cristallise dans une scène où, capable de réciter par cœur « les rois de toutes les dynasties d’Europe » et « les dates de tous les princes français », il oublie pourtant les mots de la prière juive (TSVN 49). Cette amnésie, avant tout spirituelle, symbolise l’effacement d’une filiation religieuse au profit d’une assimilation nationale, et souligne déjà la tension constitutive entre mémoire familiale, histoire collective et héritage dénié. Dans le même mouvement, Nathaniel, « double déplacé » du grand-père maternel de l’auteur, incarne la fuite devant le suicide caché de son père (de Toledo, le 25 mai 2021). Le fil de la généalogie est ainsi travaillé dès ses premiers maillons par des absences, des fractures et des transmissions cryptées.

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