Filiation protéiforme | 2026

110 Claudiu GHERASIM par l’auteur), porte en lui un « fantôme », voire un revenant : une mémoire étrangère qui guide malgré lui ses silences, ses gestes et sa trajectoire. Cette « revenance » ne demeure pas abstraite : elle se matérialise dans des fragments précis du récit, où les archives familiales font surgir le jeu des doubles et des voix enfouies. Dans cette logique de répétition, le chapitre consacré aux lettres de Nissim met déjà en scène ce motif du double. Ancêtre ottoman devenu soldat français en 1914, Nissim écrit à son frère Talmaï en mêlant le français et l’allemand : « mein lieber Bruder » (TSVN 214, 223, souligné par l’auteur). À travers ces lettres bilingues, l’histoire familiale croise non seulement la mémoire européenne des guerres, mais aussi, en filigrane, le souvenir de Paul Celan : « „tu creuses et je creuse et je me creuse vers toi” » 4 (TSVN 216, souligné par l’auteur). La traduction de Celan fonctionne ici comme un écho discret qui multiplie les correspondances (Moioli 2024, §25) : deux langues, deux couples fraternels marqués par la mort et le suicide, deux formes d’écriture (prose et poésie), deux graphies (italique et romaine). Le vers de Celan cité dans ce contexte évoque la rencontre entre un « je » (le restant ) et un « tu » (le revenant ) qui « creusent » l’un vers l’autre – image qui redouble la dynamique de la crypte et du dialogue spectral. Le texte inscrit ainsi la mémoire familiale dans un entre-deux linguistique et poétique, où le trauma se traduit par des glissements entre langues, des miroirs fraternels et des écritures dédoublées. Dans le cas de Thésée et de son frère Jérôme, cette répétition se manifeste comme un écho spectral : les drames intimes – suicide, fuite, rupture – rejouent, sur un mode décalé, les fractures du passé. Le geste de Jérôme ne peut dès lors se comprendre qu’à l’intérieur d’une généalogie hantée, voire pathologique, où chaque mort appelle d’autres morts : « la pendaison est un acte archaïque, ce n’est pas un saut par la fenêtre, la corde 4 Comme le note Aurélie Moioli (2024, §28), Camille de Toledo semble avoir choisi de traduire lui-même le vers de Celan alors que les traductions établies de Jean Daive et de Martine Broda donnent toutes deux « je me creuse jusqu’à toi » pour « ich grab mich dir zu ». La préposition choisie par l’auteur produit ici (intentionnellement ?) un effet de polysémie : elle évoque à la fois la direction, le vers poétique et le ver souterrain. Cette triple résonance s’accorde avec le poème Es war Erde in ihnen (« Il y avait de la terre en eux », 1963), où « je » et « tu » creusent comme des vers (W rmer) dans la terre et la tombe. De Toledo fait ainsi vibrer ces échos sémantiques et inscrit la traduction dans une logique d’hantologie, reliant le poème de Celan au motif central de son propre récit : creuser vers une « vie nouvelle ».

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