Filiation protéiforme | 2026

111 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo vient du passé » (TSVN 15). Face à cette chaîne funèbre, le fils survivant devient « le fils qui reste » (TSVN 148), chargé de porter un héritage de deuils accumulés. Cet héritage, loin d’être un patrimoine continu, se présente comme un ensemble de fragments, de silences et de signes lacunaires. En d’autres termes, il correspond à ce que Marianne Hirsch (2012) définit comme « post-mémoire » ( postmemory ) : une mémoire transmise de manière indirecte, par des récits, des silences, des gestes ou des images. Dans le cas de Thésée et de son frère, la mémoire familiale se configure ainsi comme un legs spectral, jamais formulé explicitement mais imprimé profondément dans la vie des descendants. Thésée, sa vie nouvelle formule cette dynamique de manière particulièrement explicite à propos de la figure d’Oved, double inversé du narrateur (TSVN 47). Les retours en arrière qui esquissent le portrait fantomatique de l’enfant mettent en évidence un jeu de miroirs : l’histoire de rupture de Thésée – fuite, cavale, refus d’héritage, d’assumer un nom et une langue (TSVN 58-59) – apparaît comme l’exact envers du désir d’Oved, « l’enfant qui voulait être le Premier Roi juif / de France » (TSVN 51, souligné par l’auteur), passionné par « les fables de la continuité française » (TSVN 47). Là où Oved cherchait l’ancrage, Thésée ne poursuit que la fuite ; là où l’enfant rêvait de royauté et d’assimilation, le moderne ne voit que vacillement et effacement : « sa quête pour rompre, pour troubler la généalogie, et l’impossibilité qu’il ressent d’ être français , est-ce l’écho de ce désir de l’enfant mort il y a longtemps qui aurait aimé être roi ? » (TSVN 47, souligné par l’auteur). Cette inversion, figurée par l’image du miroir où « la gauche devient une droite, et la droite une gauche » (TSVN 47), rend sensible la logique hantologique qui traverse la filiation diégétique où le survivant est porteur d’une mémoire retournée, cryptée. Le revenant d’Oved ressurgit dans le corps et le destin de Thésée, mais sous une forme inversée, comme un reflet spectral. Chaque génération rejoue la précédente, non pas en reproduisant ses gestes, mais en les renversant : l’héritage circule ainsi par dissonances, déformations, fractures. Après le jeu de miroirs entre Thésée et Oved, le roman déploie une autre modalité de la filiation hantée : celle des synchronies troublantes. Dans ce cadre hantologique, la mémoire familiale se dit à travers des coïncidences de dates, véritables « lapsus du temps » (TSVN 19-20) où se croisent naissances et morts. Ainsi, le 26 janvier survient la mort de la mère, trente-trois ans après la naissance de son fils ; de même, le 30 novembre, le suicide de l’ancêtre (1939) résonne avec la naissance

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=