Filiation protéiforme | 2026
112 Claudiu GHERASIM (1944) de celui qui deviendra le père du protagoniste, surnommé Gatsby (TSVN105). Ces superpositions ne relèvent pas du hasard : elles traduisent la logique d’une mémoire cryptée où intime et collectif s’enchevêtrent. Les drames familiaux répondent aux désastres historiques, et le fil généalogique s’inscrit dans une temporalité fracturée, faite de retours et de répétitions. Les naissances, les suicides, les guerres deviennent ainsi des rimes funèbres, qui scandent le récit et rappellent que le temps de la filiation est moins linéaire que labyrinthique. Cette accumulation de signes – chiffres, dates, correspondances – produit une véritable « folie » temporelle, où l’héritier se trouve confronté à une surcharge de sens. Le fils, placé au croisement de ces échos familiaux et familiers, ne peut qu’interroger : « qu’y a-t-il dans ce martèlement des dates ? […] quel sens y a-t-il à tous ces chiffres ? / comment ne pas devenir fou ? » (TSVN 96, souligné par l’auteur). La filiation se révèle dès lors comme un espace de hantise chronologique, où l’histoire familiale se transmet sous la forme d’une temporalité trouée et obsédante. Après les coïncidences temporelles, la hantise familiale s’inscrit aussi dans les corps et dans les lettres. Le narrateur, interpellant son frère mort, évoque une étude scientifique consacrée à la transmission transgénérationnelle du trauma chez le ver C. elegans, « où l’on apprend que / les modifications du comportement d’un gène causées par / UN SEUL TRAUMA / en l’occurrence, un « stress thermique » / peuvent s’observer pendant / QUATORZE GÉNÉRATIONS » (TSVN 227-228, souligné par l’auteur). Le choix de ce motif n’est pas anodin : ce ver, omniprésent dans les recherches génétiques depuis Sydney Brenner à la fin des années 1960, devient dans le texte à la fois figure documentaire et métaphore. La photographie de ce ver, insérée dans le roman (TSVN 227), sans origine assignable, brouille volontairement les frontières entre archive et fiction – un procédé qui rappelle les dispositifs visuels chez Sebald. Elle suggère que le trauma peut s’inscrire dans la chair, se transmettre biologiquement sur plusieurs générations. Cette hypothèse épigénétique 5 , qui prolonge la réflexion sur les silences et les répétitions familiales, est redoublée par l’image des « vers blancs » de Thésée, métaphore corporelle d’une généalogie travaillée par des traces enfouies (Moioli 2024, §31). 5 L’épigénétique désigne l’étude des modifications réversibles de l’activité des gènes qui n’impliquent pas de changements dans la séquence de l’ADN. Dans Thésée, sa vie nouvelle , Camille de Toledo mobilise cette perspective pour dépasser les approches classiques du trauma fondées sur la psychanalyse et les neurosciences car « le lieu du trauma dans Thésée, sa vie nouvelle est le corps et plus largement la matière » (Laumier 2023, §33).
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