Filiation protéiforme | 2026

113 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo Mais ce ver est aussi une figure littéraire. Le narrateur interpelle son frère : Jérôme, qu’en dis-tu ? / Combien de générations dois-je remonter en arrière pour apercevoir / ces TRAUMAS ancrés dans la matière au cœur de nos gènes ? quelle espèce de « ver » sommes-nous ? / combien de cellules avons-nous en commun / avec « C elegans » ? (TSVN 229, souligné par l’auteur). Par son nom, « C elegans » résonne avec « Celan » 6 (Moioli 2024, §31), le poète qui a lui-même crypté son patronyme (Antschel / Aurel / Ancel) en multiples graphies. Dans ce passage, le labyrinthe textuel superpose science et littérature : le trauma se déplace du gène à la lettre, de l’épigénétique au poème. La vibration de la lettre devient ainsi, elle aussi, un lieu de hantise : « T pour Talmaï, T pour Thésée » (TSVN 229, souligné par l’auteur). L’écrivain fait du ricochet des signifiants un principe narratif ; Toledo, Thésée (« taisez »), Trauma, Tombe, Trembler, Traduire (Moioli 2024, §35), autant de dérivations où l’héritage spectral se transmet par glissements onomastiques : « se pourrait-il que la lettre, la vibration de la lettre / et des noms, soit la traduction sonore / d’encodages plus profonds ? » (TSVN 230, souligné par l’auteur). Cette logique cryptique illustre les réflexions récentes de l’auteur sur la valeur des lettres et leur résonance spirituelle : « [l]a première lettre de mon prénom, celui que mes parents m’ont donné à la naissance, c’est A. C’est en somme l’aleph, l’alafa, la lettre qui ne se présente pas devant l’Éternel. […] Et donc, oui, il y a un certain sens à ce que ce livre soit marqué par la lettre finale… Thésée, Talmaï, Tav…» (de Toledo le 23 mars 2021) 7 . Cette superposition illustre la logique transversale de l’écriture toledienne : les traumatismes s’inscrivent d’abord dans la chair, puis se déplacent dans les noms et enfin dans les lettres, de sorte que biologie, mémoire et langage participent d’un même champ hantologique, où l’alphabet devient à la fois tombeau et lieu de survivance. Ainsi, l’enquête généalogique de Thésée dépasse la démarche « archéologique » pour adopter la forme d’une enquête graphique : lire les noms, scruter les lettres, écouter leurs résonances cryptées. Ces gestes forment la « tâche non dite » (Moioli 2024, §35) du fils hantologique : 6 L’article d’Aurélie Moioli (2024) analyse la manière dont le roman de Camille de Toledo met en résonance l’héritage traumatique avec les œuvres de Sebald et de Celan, en insistant sur les figures de la hantise, la traduction et la transmission intergénérationnelle. 7 Ses idées s’inscrivent également dans le contexte d’un moment décisif de sa vie : « Dans les dernières années, j’ai vraiment senti que la vie me quittait, je me suis préparé à mourir, et j’ai réappris à prier […] » (de Toledo le 23 mars 2021).

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