Filiation protéiforme | 2026
114 Claudiu GHERASIM faire émerger les traumas enfouis et leur donner une voix dans la langue et dans la matière même du récit. Cette structure crée une architecture de correspondances et de reflets, où les (sur)vivants dialoguent avec leurs doubles disparus. Plutôt que d’être une carte stable des origines, l’arbre généalogique se transforme dès lors en « génosociogramme dynamique » 8 (de Toledo le 20 août 2020), un véritable dispositif narratif de hantise (v. Ancelin-Sch tzenberger 1988) qui complète « la carte de nos blessures » (de Toledo le 20 août 2020). Chaque relation y est travaillée par la perte, chaque lien filial traverse des zones de silence et d’oubli. Loin de clore l’histoire, ces formes spectrales de filiation relancent sans cesse la quête du narrateur. Celle-ci ne vise pas uniquement à rétablir une continuité archéologique, mais à exposer aussi les fractures qui traversent l’histoire familiale et collective. Dans cette veine, de Toledo introduit le néologisme d’« orphelignage » (TSVN 22, souligné par l’auteur), qui désigne l’état intime et paradoxal d’un enfant devenu orphelin : héritier d’une absence, privé de relais affectif et sans possibilité de filiation biographique. L’« orphelignage » traduit aussi cet entre-deux malheureux où la lignée se brise, laissant un fils suspendu entre mémoire et rupture. De cet horizon de perte – cette « lignée des hommes qui meurent » (TSVN 127) – naît cependant la tentative de Thésée d’élaborer ce qu’il appelle une « revivance » (TSVN 22, souligné par l’auteur), effort vital qui prend la forme d’une démarche psychogénéalogique 9 : « Entre travail de mémoire et travail de deuil, le texte de Camille de Toledo démontre comment une mémoire refoulée trouve son chemin vers une mémoire apaisée, là où les multiples temps d’une vie peuvent s’apprécier à une plus juste distance » (Deleuze 2022, 64). Mais la hantise familiale ne se joue pas seulement dans les corps et les dates : elle passe aussi par les traces matérielles. Le roman met 8 Le génosociogramme est un arbre généalogique élargi qui cartographie non seulement les liens familiaux, mais aussi les relations affectives et les effets des guerres, des suicides et des disparitions sur plusieurs générations. Camille de Toledo s’en sert pour sortir du paradigme œdipien centré sur le noyau familial : « Il y a dans cette proposition que je fais un passage du réductionnisme œdipien […] à une extension vers le génosociogramme qui va observer un ensemble beaucoup plus vaste de relations, d’impacts, de marqueurs » (le 20 août 2020). 9 La psychogénéalogie désigne une démarche thérapeutique et analytique qui s’intéresse au poids de la filiation et aux transmissions inconscientes entre générations. Elle explore l’influence des antécédents familiaux et des secrets de famille sur la subjectivité de l’individu, en mettant en lumière la manière dont les structures généalogiques affectent les dynamiques comportementales (Viart 2008, 91).
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