Filiation protéiforme | 2026

119 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo filiation ne peut se penser qu’à partir de la tension existentielle entre orphelignage et survivance. La reconfiguration mythique ne se limite pas au plan collectif, elle engage également une redéfinition corporelle (le micro) du protagoniste. En effet, dans la littérature, le corps n’est jamais une simple donnée biologique, voire naturaliste : il est toujours chargé de sens, traversé par des mémoires et des imaginaires. L’herméneutique du corps relève d’une problématique fondamentalement anthropologique (Fintz 2009, 114-131). Seuil entre l’intime et le collectif, le corps « produit continuellement du sens, il insère ainsi activement l’homme à l’intérieur d’un espace social et culturel donné » (Le Breton 1992, 6). Il devient ainsi un point de croisement, un lieu de passage entre la mémoire individuelle et l’histoire collective, reflet des traces, visibles ou enfouies, des violences, des silences et des transmissions qui le précèdent. Comme le rappelle encore Le Breton (1992, 26), « tout questionnement sur le corps exige au préalable une construction de son objet, une élucidation de ce qu’il sous-tend », notamment le contexte social et culturel qui s’y inscrit, ainsi que les mémoires et pratiques qui le traversent. Dans la tradition antique, le corps de Thésée incarne symboliquement la force héroïque, capable de vaincre le Minotaure, de fonder la cité et de garantir par sa vigueur la continuité de la communauté. Ce corps, lieu de puissance et vecteur de fondation dans l’Antiquité – il triomphe, il érige, il établit un ordre –, devient ici corps hanté d’un « Oblomov de malheur » (TSVN 151) : « malgré l’étau qui lui serre le cou – la corde du frère ? –, malgré ce qui lui cisaille les côtes et lui compresse les poumons – le chagrin impleuré de son père ? –, malgré la pression sur ses tempes – la balle traversant le crâne de Talmaï ? –, il s’oblige à sortir pour marcher » (TSVN 172). Traversé par les spectres, porteur des traumas familiaux et historiques, ce corps est moins force que réceptacle, moins arme que crypte : « Thésée est dans le labyrinthe, Thésée tremble entre les corps gisants de celles et ceux qui l’y ont précédé, Thésée entend le monstre, au loin, derrière une paroi, qui l’attend, mais il s’obstine à avancer non par courage, mais parce que son corps ne lui en laisse pas le choix » (TSVN 173). Ce déplacement du corps héroïque au corps hanté conduit alors le narrateur à une interrogation radicale : « qui nous apprend à vider nos corps des fantômes, / ceux qui s’obstinent, à travers nous, / à vivre ? » (TSVN 173, souligné par l’auteur). C’est dans ce cadre réflexif que le roman introduit la notion de « corps-mémoire » (TSVN 152). Le corps

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