Filiation protéiforme | 2026

120 Claudiu GHERASIM hypertextuel n’est pas seulement traversé par des fantômes : il devient un lieu d’archives sensibles, où sédimentent les couches du temps. Anselme, le thérapeute de Thésée, en donne une métaphore saisissante : la vie visible correspond à la surface des arbres, mais dans les os subsistent les « roches des ancêtres », strates accumulées qui portent les mémoires transgénérationnelles. Ce corps-mémoire, fait de pierre qui s’est forgée autour de « l’eau du temps qui coule en [s]oi», relie l’individu aux générations disparues, inscrivant le trauma dans la matière même : « c’est pour ça qu’il faut la suivre, pour se mettre à l’écoute de ce qu’elle sait… » (TSVN 152, souligné par l’auteur). Ainsi, le corps de Thésée n’est plus armé pour le combat : il devient traversé, habité par des présences étrangères. Plus cryptophore que mythique, le corps accueille les spectres, les deuils et les traumatismes qui insistent sans relâche. La filiation mythique, vidée de sa force originelle, se transforme ainsi en dispositif critique. Le fils n’érige plus de récit fondateur : il interroge les récits hérités, en dévoile les fractures et fait de sa posture fragile une valeur paradigmatique. Habiter la filiation contemporaine, ce n’est plus croire à la continuité, mais assumer la lucidité des ruptures. Dans ce cadre, Thésée devient l’emblème d’une filiation sans fondation, un « h-être » qui persiste au milieu des vestiges, dont l’acte de survivance constitue déjà une forme de résistance. Transformé en veilleur, il incarne une nouvelle éthique filiale : garder les ruines, persister dans la nuit et faire de cette survivance – inscrite jusque dans le corps-mémoire – une forme de lucidité. Cette dimension corporelle ouvre la voie à une lecture transversale du projet hantologique : les hantises historique, familiale et mythique se rejoignent toutes dans l’expérience du corps-mémoire, qui condense les blessures de l’Europe, les silences des lignées et l’ombre du mythe. Le corps devient alors le lieu où s’entrelacent les trois dimensions de la filiation contemporaine, espace de fracture mais aussi, surtout, de revivance. Cette conception trouve un écho direct dans les propos de Camille de Toledo (le 25 mai 2021), lorsqu’il insiste sur ce retour au « lieu de la blessure » : un travail quotidien d’attention et de méditation qui vise à éclairer la douleur, à la transformer en acte de réparation ou de tikkoun . Le corps-mémoire n’est donc pas seulement hanté, il est aussi un espace de tentative d’autopoïèse 10 (TSVN 152, 156, 161), où la 10 Camille de Toledo (le 16 septembre 2022) reprend dans Thésée, sa vie nouvelle le terme neurobiologique d’« autopoïèse » qui désigne « la capacité d’un système vivant – un organisme – à produire la vie, à se régénérer et à réparer ce qui a été abimé par des chocs, des traumas. […] C’est un fait biologique et il serait

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