Filiation protéiforme | 2026

129 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano Se situant dans une perspective comparative et postcoloniale, notre étude engage le dialogue avec, entre autres, les travaux de Trinh Minh-ha sur la transmission intergénérationnelle féminine et de Gayatri Spivak sur la subalternité qui permettent d’examiner la participation de la grand-mère à la « fouille archéologique » des origines et de l’histoire familiale comme agent et point central, et la transformation de ce personnage en une figure complexe de résistance et de médiation entre tradition et modernité. Bien qu’apparemment périphériques dans la trame narrative des deux romans, les figures grand-maternelles imprègnent les textes et les paratextes d’une présence discrète, mais aussi fondamentale, comme le suggère leur centralité dans la dédicace de Danticat : « Aux courageuses femmes d’Haïti, grands-mères, mères, tantes, sœurs, cousines, filles et amies, de cette côte et des autres côtés. Nous avons trébuché mais nous ne tomberons pas. » (COR, page de dédicace). Hommage aux femmes haïtiennes et à leur résilience, ces mots s’étendent à des milliers de femmes d’ailleurs, sujettes, elles aussi, aux tourments d’une modernité aux enjeux sans cesse renouvelés, mais complices dans leur goût de durer. Figures grand-maternelles contrastées, les grands-mères de Danticat et Miano s’inscrivent bien dans ce projet. De même que le cadre troublé où elles évoluent – Haïti des années duvaliéristes et le Mboasu, pays fictif d’Afrique centrale dévasté par la guerre et l’individualisme –, leur apparition dans le récit est aussi le fait de processus difficiles, précisément l’errance de leurs petites-filles en quête de leurs identités. Dans Le cri de l’oiseau rouge , Granmè Ifé – confrontée aux défis socio-culturels de la modernité – , est redécouverte par sa petite-fille Sophie Caco, qui tente de reconstituer une filiation marquée par le viol et les traditions oppressives ; dans Contours du jour qui vient , c’est à travers le parcours de Musango, rejetée autant par sa mère que par sa grand-mère paternelle et accusée de sorcellerie, que l’on fait la rencontre de Mbambè, sa grand-mère maternelle, le chaînon manquant de son histoire familiale. Alors que la grand-mère paternelle incarne la rupture de l’héritage, l’aïeule maternelle représente la possibilité d’une restitution mémorielle. L’examen de ces personnages nous permettra de montrer comment l’incertitude socio-politico-économique et les changements sociaux modifient le rôle de la grand-mère et d’interroger comment celle-ci, contrairement au père souvent absent des récits de filiation, peut devenir l’agent catalyseur d’une reconstruction identitaire, même dans des

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