Filiation protéiforme | 2026

131 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano « Il y a deux éléments dans un nom : un élément phonétique, un élément logique, une idée. Par là, tout nom frappe à la fois l’imagination et la raison, le sens et l’intelligence. Il n’est donc pas étonnant qu’en entendant prononcer le nom d’un personnage nous en concevions immédiatement une idée plus ou moins favorable, suivant que le sens étymologique du nom est plus ou moins flatteur pour celui qui le porte. » (1983, 107). Le remplacement des prénoms Ifé et Rachel par le terme « grand-mère » illustre la dualité théorisée par Hamon – l’élément phonétique (le mot « grand-mère ») et l’élément logique (l’idée de statut et de respect qu’il véhicule) – qui éclaire particulièrement la dimension sociale et culturelle de la nomination dans ces contextes postcoloniaux. Quand le terme « grand-mère » est employé, il évoque immédiatement chez le lecteur une « idée favorable », pour reprendre les termes de Hamon, car il fait appel à la fois à la dimension affective (l’imagination) et à la dimension hiérarchique (la raison) de la relation. Le mot « grand-mère » devient non seulement un marqueur de parenté, mais aussi un indicateur de prestige social et de respect communautaire. Par ailleurs, la remarque de Hamon sur l’effet immédiat du nom sur notre conception du personnage trouve un écho particulier dans la manière dont l’effacement du prénom au profit du terme « grand-mère » contribue à construire instantanément une image d’autorité et de sagesse autour de ces personnages féminins. Dans le roman de Danticat, l’aïeule est connue sous le nom de Granmè Ifé par tous les habitants de Dame-Marie, une appellation qui découle naturellement de son âge avancé et de sa position sociale. Le nom « Granmè Ifé » est une association majeure entre le terme créole traditionnel de respect (« Granmè ») et le prénom personnel, établissant ainsi un équilibre subtil entre la reconnaissance collective du statut d’aïeule et la préservation de l’individualité. Cette double nomination s’avère particulièrement révélatrice dans le contexte haïtien des années 1960, où la violence du régime Duvalier menace de désagréger le tissu social traditionnel. Le maintien de cette forme d’adresse respectueuse témoigne de la résilience des structures sociales traditionnelles qui, malgré la terreur politique ambiante et ses effets déstructurants sur la communauté, continuent d’organiser la vie collective à Dame-Marie. L’usage persistant de « Granmè » comme marqueur de respect suggère que certains fondements culturels résistent aux bouleversements politiques, préservant ainsi des espaces de dignité et de reconnaissance sociale au sein même d’un contexte d’oppression.

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