Filiation protéiforme | 2026

132 Sandra MEFOUDE-OBIONO En revanche, chez Miano, bien que l’on note quelque affinité entre l’une des grands-mères de Contours du jour qui vient et la grand-mère du Cri de l’oiseau rouge , il existe un plus grand contraste dans le mode de désignation des deux figures grand-maternelles à l’intérieur de son texte. La formule administrative, distante et aseptisée « la grand-mère paternelle » s’y oppose à « Mbambè », terme local courant élevé au statut de nom propre. Cette différence nominative met en lumière la manière dont ces façons de désigner contribuent à renforcer ou à dissoudre les liens intergénérationnels, et reflète deux rapports opposés à la « modernité » : d’un côté, une « occidentalisation » et une aliénation qui mènent à la rupture des liens traditionnels ; de l’autre, une réinvention créative de ces liens qui s’ajuste au temps et à l’espace. Ainsi que la grand-mère maternelle l’explique elle-même à Musango, sa petite-fille : « personne ne m’appelle [Rachel], ici. Tout le monde m’appelle Mbambè, parce que je suis vieille et que je pourrais être leur grand-mère à tous » (CJV, 242) En faisant de ce terme – qui signifie aussi grand-mère dans une langue du Mboasu – le nom unique de Rachel, on lui assigne une charge affective dont est dépourvu le simple mot « grand-mère », décliné en français par la petite-fille élevée à la ville par des parents auto-identifiés comme modernes. Plus qu’un terme générique, le mot « Mbambè » apparaît dans le contexte précis du quartier populaire et extrêmement divers d’où il émerge. Son usage par tous – locuteurs de cette langue et individus originaires d’autres ailleurs aux langues multiples 3 –, est aussi une mise en valeur de la langue locale, la réappropriation d’un patrimoine menacé de dilution par l’assimilation incontrôlable en milieu urbain, mais, surtout la manifestation de l’union et de l’intégration nationale, voire sous-régionale. Si le mot se révèle ici comme une construction de sa société, l’être ainsi paré devient également la propriété de ladite société. Cette transformation du vocable générique local en nom propre traduit une reconnaissance sociale qui dépasse les liens du sang. Ni « Mbambè Rachel », ni « Grand-mère Rachel », la grand-mère maternelle de Musango est, par son altruisme porté comme une cape de super-héros, « la » grand-mère par excellence, accueillant, nourrissant et protégeant, sans distinction. Ceci corrobore l’idée de Claudine Attias-Donfut et 3 L’on peut lire à leur sujet : « Ceux qui s’établirent ici il y a longtemps déjà, n’étaient pas des autochtones de cette plaine côtière du Mboasu. Ils n’étaient pas les fils de l’eau, les descendants des pêcheurs qui régnèrent autrefois sur la Tubé et sur ses environs. C’étaient des paysans venus de l’ouest, du nord, des pays voisins. » (CJV, 240-241).

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