Filiation protéiforme | 2026

133 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano Martine Segalen selon laquelle « une fois endossée comme un vêtement neuf, et dont la coupe et la matière conviennent aux grands-parents, la nouvelle dénomination dépasse les bornes familiales pour lesquelles elle a été créée » (2007, 94). Dès lors, le nouvel être n’appartient plus uniquement à sa famille immédiate mais à tous ; ce qui est encore plus frappant dans Contours du jour qui vient où le nouveau nom de la grand-mère part de l’extérieur du cadre familial – la reconnaissance des autres – vers l’intérieur. En embrassant et habitant complètement ce nom, Rachel embrasse aussi une appellation qui rebute en milieu urbain et bourgeois, à cause de son association au vieillissement, au commun et à la ruralité – perçue ici comme manque de sophistication. Selon Attias-Donfut et Segalen, « Il existe bien sûr un lien entre le mode de dénomination des grands-parents et le groupe social d’appartenance, comme il existe un lien entre un groupe social et prénomination. […] Certains acteurs sociaux sont parfaitement clairvoyants sur la connotation sociale dont le terme qu’ils portent les vêt » (2007, 92-93). Les enjeux sociaux de la dénomination sont donc plus larges ainsi qu’il en est avec la deuxième grand-mère, qui appartient à la classe bourgeoise. Elle apparaît uniquement sous des désignations génériques : « grand-mère », « grand-mère paternelle » ou « la mère de mon père », termes qui la réduisent à son lien de parenté mécanique. Le vocabulaire distancié utilisé met en évidence l’absence de proximité affective avec sa petite-fille et signale un refus d’intégration communautaire. Les actes et les omissions – notamment le refus d’hospitalité – confirment cette rupture de la relation que la désignation laissait présager. La différence entre « la grand-mère paternelle » et « Mbambè » doit se lire non comme un simple choix stylistique, mais comme un révélateur des appartenances et des positionnements sociaux. Malgré l’importance de ne pas réduire cette dernière appellation au milieu populaire qui l’a générée, il n’en demeure pas moins que les appellations « familières » des zones modestes correspondent à une extension de la grand-parentalité vers l’entourage, tandis que la désignation générique de la grand-mère bourgeoise, résidant dans une villa clôturée, marque une double distanciation – familiale et sociale. Il y a une corrélation très forte entre la forme et le contenu de ces noms, de même qu’il existe un lien avec l’apparence des corps décrits. Les représentations physiques des grands-mères se partagent entre stéréotype et revitalisation. Elles fonctionnent comme des marqueurs

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