Filiation protéiforme | 2026

134 Sandra MEFOUDE-OBIONO sociaux et culturels et, dans un premier temps, font apparaître des similarités entre les grands-mères les plus visibles. L’archétype de la petite vieille aux cheveux blancs domine dans les récits – comme en témoignent les portraits de Mbambè – « aux yeux jaunes et aux joues creuses [...] petite et sèche » avec ses « cheveux blancs tressés en nattes qui lui courent le long du crâne » (CJV, 239) –, et de Granmè Ifé – dont « la tête arrivait au menton » de Sophie enfant, arborant une « tignasse de cheveux blancs rugueux » (COR, 38). Cependant, les choix vestimentaires introduisent une différenciation importante qui traduit des rapports contrastés aux conventions supposées : « la robe blanche à bretelles et volants » (CJV, 239) de Mbambè s’oppose au noir permanent du deuil de Granmè Ifé, contrainte par la coutume du veuvage à porter « une longue robe noire » (COR, 38) pour le reste de ses jours – perpétuant ainsi une tradition qui l’enferme dans un rôle social défini. La tenue de Mbambè suscite l’étonnement de sa petite-fille Musango : « Je ne l’imaginais pas ainsi [...]. On ne dirait pas qu’elle a eu douze enfants. » (CJV, 239) Cette transgression vestimentaire peut se lire de plusieurs manières : d’abord, comme une remise en question des codes vestimentaires traditionnels imposés aux femmes âgées, comme le suggère la différence entre les deux grands-mères ; ensuite, comme un indicateur socio-économique subtil – la robe légère achetée chez un fripier contrastant avec les grandes robes traditionnelles du Mboasu, sans pour autant réduire le personnage à sa condition modeste ; et, enfin, comme le symbole d’une adaptation – contrainte ou choisie – au marché international de la mode et aux exigences contemporaines. C’est à une sorte de « musée rénové de la grand-mère » 4 que le lecteur est introduit avec ce personnage auquel s’ajoute Martine, la mère de Sophie et la fille de Granmè Ifé dans Le cri de l’oiseau rouge . À travers elle s’opère un renouvellement profond de la figure grand-parentale : à moins de quarante ans, Martine a déjà accédé à la grand-parentalité, conséquence d’une maternité précoce imposée par la violence des Tontons Macoutes. Peu abordée dans cette étude, elle n’en reste pas moins un élément important par son parcours – du viol à la maternité forcée, puis à une grand-parentalité prématurée et jusqu’au suicide – qui, malgré tout, éclaire les espaces de vie marqués par la violence et l’instabilité, ainsi que les interactions réciproques entre ces lieux et certains personnages. 4 Expression empruntée à Renée Bonneau, Grands-mères au fil des pages , Paris, Horay, 1997.

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