Filiation protéiforme | 2026

135 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano De toute évidence, les lieux de vie de Granmè Ifé, Mbambè ou encore « la grand-mère paternelle » constituent un axe central dans la caractérisation de ces personnages avec les changements qui se sont opérés en eux au fil du temps. La temporalité des récits, marquée par la violence politique en Haïti et la guerre civile au Mboasu, situe les figures grand-maternelles dans ce que Homi Bhabha nomme un « tiers-espace », où les repères traditionnels se trouvent bouleversés par les crises contemporaines. Marqueurs sociaux et facteurs importants dans la complétude ou la rupture du lien avec leurs petites-filles et l’univers environnant, les espaces habités par les grands-mères sont aussi, par les transformations sociales à l’œuvre dans leurs sociétés respectives qu’ils incarnent, autant de métaphores sociales. Dans le texte de Danticat, la demeure de Granmè Ifé se distingue dans le paysage rural de La Nouvelle Dame Marie : « une maison de briques plates et rouges avec de larges fenêtres et un toit de bardeaux. Une clôture en fil de fer bordait les plans de potirons et les pieds de tubéreuse. » (COR, 37) Rénovée grâce aux fonds de la diaspora représentée par Martine, cette maison symbolise l’antagonisme entre ancrage dans le lieu traditionnel des racines – qui est aussi un refuge pour les femmes de cette famille – et influence de l’exil, manifeste dans la nouvelle nature « fortunée » de l’habitation et le glissement dans la classe des nantis qu’il suppose. La résidence de La Nouvelle Dame Marie est un patrimoine dont la mère/grand-mère jouit, tel un proxénète, grâce à Martine, l’exilée du « onzième département » 5 , travaillant sans arrêt pour le bien-être de la famille restée au pays. Chez Miano, la « grand-mère paternelle » vit dans une villa cachée derrière de hauts murs d’enceinte « plantés de tessons de bouteilles pour décourager les voleurs » (CJV, 31) dans un quartier aisé de la capitale Sombé. Avec ses murs et son entrée gardée pour limiter l’accès aux visiteurs jugés indésirables – parmi lesquels la petite-fille dont l’aïeule ne veut pas –, cette maison représente la séparation d’une communauté que 5 L’envoi d’argent à la famille est une pratique courante en Haïti, comme dans de nombreux autres pays en développement, où le membre de la famille résidant à l’étranger transfère régulièrement de l’argent à ceux qui sont restés pour des rénovations de la maison familiale, de nouvelles constructions ou, tout simplement, pour la survie au quotidien. Du fait de sa grande implication dans l’économie du pays, à travers les transferts d’argent et autres investissements, cette diaspora est appelée en Haïti « onzième département » et est frappée d’impôts.

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