Filiation protéiforme | 2026

136 Sandra MEFOUDE-OBIONO l’on veut tenir à distance. Son architecture « défensive » matérialise une certaine idée de l’occidentalisation, par l’individualisme qu’elle suggère, l’éclatement des solidarités traditionnelles dans le Mboasu contemporain et une rupture avec les valeurs de l’hospitalité africaine. À l’opposé de ces résidences privilégiées, l’habitation de Mbambè est une bicoque à Embényolo, quartier-poubelle dont la symbolique réside dans le fait qu’il y a, comme reversés au quotidien, autant d’immondices et d’ordures du jour précédent que d’êtres humains. Gigantesque décharge à ciel ouvert, le quartier relève de l’inimaginable : la narratrice le décrit comme un lieu qui a depuis longtemps connu les sept fléaux et Armageddon 6 . Pourtant, c’est là où vit cette grand-mère en compagnie de milliers d’autres « exclus des circuits économiques et spatiaux, [… sous] une violence structurelle qui les prive aussi de leur humanité en les forçant à une existence de vers de terre » (Mefoude Obiono 2016, 99). Cependant, bien que repoussée hors de l’espace habitable et, sans doute, considérée comme « la poubelle » au sens figuré, sa case « donne le dos à la vase malodorante [...elle possède] une cour soigneusement balayée [qui] précède un potager » (CJV, 235). Cette différence entre l’environnement dégradé et l’espace domestique propre et bien entretenu symbolise l’ingéniosité et la résistance de la vieille dame à la déshumanisation urbaine et aux préjugés qui réduisent les habitants des bidonvilles à la saleté et au pourrissement. Dans ce bidonville, témoin d’une urbanisation chaotique où la vie semble impossible (CJV, 97), la grand-mère sans fortune matérielle et forcée dans une position de subalternité s’est fait une oasis où, de surcroît, elle accueille aussi des enfants rejetés par leurs familles, à qui elle redonne leur dignité. Paradoxalement donc, la case dans la décharge devient un lieu de reconstruction identitaire pour Musango, grâce à la présence grand-maternelle, tout comme la maison de La Nouvelle Dame Marie constitue un refuge pour Sophie. Malgré le long voyage, l’accès difficile à dos d’âne et la menace de la police secrète de Duvalier, le chez-soi de sa grand-mère est le cadre 6 Les sept fléaux apparaissent dans les prophéties révélées dans Le Livre de l’Apocalypse . Plus tôt dans son roman, Miano évoque l’invasion de la ville de Sombé et, partant, du Mboasu, par des églises dites d’éveil qui promettent aux populations et à leurs ouailles les châtiments les plus terribles si elles ne se convertissent pas. Elle établit ce parallèle avec Embényolo pour souligner l’ironie que seraient des discours sinistres et menaçants à l’égard de ces gens qui « n’ont rien à sacrifier, que leur vie » (CJV, 238-9).

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