Filiation protéiforme | 2026

137 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano où Sophie, en quête de réponses et de guérison, revient après sa fuite de Providence. C’est un chronotope particulier, où le temps traditionnel de la transmission se trouve confronté à l’urgence de la violence politique. En ce qui est de la petite fille de Contours du jour qui vient , elle découvre en l’habitation rudimentaire de Mbambè, « la case originelle, la matrice » (CJV, 235) après que l’accès à la villa cossue de la mère de son père lui est interdite. Ce nouvel espace grand-maternel, tu par honte dans le discours de sa mère et « la source acide où (celle-ci) ne voulait plus tremper les lèvres » (CJV, 235), va représenter plus qu’un objet, un bâtiment ou un repère physique : à travers la bicoque d’Embényolo, elle retrouve des racines, l’appartenance et la conscience qu’« on ne pousse pas sans terre » (CJV, 235). Au-delà de leur fonction comme « contre-espaces » matérialisant les tensions sociales et les mutations culturelles à l’œuvre, les espaces domestiques grand-maternels constituent des refuges, des lieux de dévoilement des histoires familiales et de révélation/ renouement des liens identitaires. 2. La relation grand-mère/petite-fille : entre transmission et rupture Si les représentations des grands-mères révèlent la complexité des mutations sociales à l’œuvre, c’est dans la relation qu’elles entretiennent avec leurs petites-filles que se cristallisent les enjeux les plus cruciaux de la transmission intergénérationnelle. Cette relation, marquée par une dialectique invariable entre protection et oppression, entre parole et silence, devient le lieu privilégié où se négocient les héritages culturels et où s’élaborent de nouvelles formes de solidarité face aux violences de leurs environnements. Les deux romans présentent des conceptions contrastées de la protection grand-maternelle, soulignant la complexité des adaptations aux contextes de violence sociale et politique. Chez Danticat, Granmè Ifé incarne une protection paradoxale qui se manifeste particulièrement dans les scènes du marché : Dessalines, un marchand de charbon de bois ambulant est violemment battu et tué par la milice de Duvalier, pour avoir marché par accident sur le pied d’un milicien. En présence des Tontons Macoutes et de leur violence, la protection de la grand-mère de Sophie prend une forme physique immédiate : « Elle m’attrapa la main avec une telle violence que

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