Filiation protéiforme | 2026

138 Sandra MEFOUDE-OBIONO j’en eus mal aux doigts » (COR, 146). Son cri « Tu veux ta part de cauchemar, toi aussi ? » (COR, 146) illustre une transmission forcée des stratégies de survie, notamment le silence protecteur face à la violence d’État. Cependant, ces manifestations exacerbées de protection de sa petite-fille dans l’espace public échouent dans la sphère privée du fait que cette même grand-mère perpétue une violence traditionnelle à travers la pratique ancienne du test de virginité. Sophie subit le test parce que sa mère, sa tante, de nombreuses autres filles d’Haïti et sa grand-mère avant elle y sont passées. Face à la violence de l’acte, la figure de la grand-mère protectrice devient synonyme d’agression et d’échec à protéger les petites filles. Pour Sophie, étrangère aux traditions de la campagne haïtienne, la transmission de la coutume par sa grand-mère est une trahison. Bien que Granmè Ifé ne participe pas directement à l’exploration du corps de Sophie, comme c’est le cas de la grand-mère d’Assèze 7 , du roman éponyme de Calixthe Beyala, elle n’en est pas moins un agent, pour avoir continué le cycle de la vérification à travers ses propres filles. Valorisée pendant longtemps autant en Haïti que sous d’autres cieux, la virginité est la mesure par laquelle la « modestie » de la jeune fille et l’honneur familial sont évalués. La pratique est aussi, comme l’explique Kersuze Siméon-Jones, « un instrument de survivance financière » (Siméon-Jones 2011, 153). Au sujet de ce mélange complexe de protection et d’oppression, Siméon-Jones explique : « Le corps, la sexualité particulièrement, devient une source financière qui permet à la femme de négocier ses besoins. De cette stratégie, la sexualité de la femme peut être vue comme un objet de pouvoir quoique parfois éphémère, parce qu’en fin de compte l’homme en question décide de la valeur de cet „objet” de pouvoir. […] Prenant, d’emblée, la notion de l’honneur et de la chasteté en considération, il est clair que l’aspect économique garde une importance significative dans le culte de la virginité parmi les femmes provenant d’une couche sociale défavorisée. Puisque la mère a la charge de former sa fille et de la préparer pour le mariage, elle a donc la responsabilité de la tester quand il le faut, afin de conserver sa chasteté jusqu’à la nuit nuptiale. » (2011, 154). Malgré l’échec de la virginité dans sa famille – ses deux filles sont célibataires et l’aisance matérielle dont elle jouit vient de celle qui a subi 7 Voir Calixthe Beyala, Assèze l’Africaine , Paris, Albin Michel, 1994.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=