Filiation protéiforme | 2026
139 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano des violences sexuelles, Granmè Ifé maintient l’idée que la valeur d’une jeune fille se trouve dans ses mœurs. Elle utilise les contes populaires comme celui de l’alouette et de l’homme qui épousa une jeune fille noire et pauvre parce que vierge, pour justifier ces pratiques traditionnelles. Figée dans une autre époque, la vieille femme ne réalise pas que les temps ont changé, que le stoïcisme et l’acceptation muette ne valident pas la coutume, que cette pratique cause des dégâts autour d’elle et que l’histoire qu’elle raconte est plutôt une tragédie où sa descendance est protagoniste et victime. L’aveuglement de la grand-mère demeure puisqu’elle ne voit pas la destruction physique (la mort physique et littérale de Martine) et psychologique (la mort symbolique d’Atie) de ses filles causées par l’obsession de la virginité. Pourtant, face au désarroi de sa petite-fille, Granmè Ifé manifeste une conscience troublée : « Mon cœur, il pleure comme le fleuve […] pour la peine que nous t’avons faite. » (COR, 192). La contrition apparente de l’aïeule s’ouvre vers un espace où la parole et le questionnement sont possibles, mais elle n’exprime pour autant pas un investissement dans la protection des futures générations de femmes haïtiennes et l’anéantissement du test. Pour sa part, la grand-mère principale de Contours du jour qui vient développe une protection plus collective qui transcende les liens du sang. Face à la froideur et à l’indifférence de la grand-mère paternelle à l’égard de Musango – « Je ne peux rien pour toi » (CJV, 235), dit-elle à l’enfant de neuf ans alors qu’elle est nue et à la rue –, Mbambè est l’altruisme incarné. Mère de quatorze enfants, dont deux biologiques, la vieille dame a toujours placé la générosité au-dessus du dénuement qu’elle connaît très bien. Dans le « quartier-dépotoir humain » d’Embényolo, Mbambè accueille « les petites filles jetées dans les égouts ou abandonnées au coin des rues alors qu’elles étaient encore en âge de téter leur mère » (CJV, 244). Antithèse de la grand-mère paternelle froide et indifférente, elle réinvente le rôle protecteur traditionnel de telle sorte qu’il réponde aux nouveaux défis de l’urbanisation et de l’éclatement des structures familiales. Son credo est d’aider tous les petits délaissés, condamnés dès leur tendre âge. Théoricienne et praticienne de l’intergénérationnel spontané, la vieille dame offre du care 8 et pratique une solidarité locale 8 L’idée de care représente une forme de solidarité de proximité qui échappe aux logiques institutionnelles et bureaucratiques. Il valorise les liens directs entre personnes et la capacité des individus, notamment les aînés, à contribuer significativement au bien-être collectif par des gestes d’attention et de soin
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