Filiation protéiforme | 2026
141 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano les actes de Mbambè dépassent la sécurité d’un toit. Sa protection s’étend même au domaine spirituel, comme en témoignent ses rituels quotidiens pour « conjurer les maléfices » (CJV, 239) qu’elle dit foisonner en milieu urbain et, plus particulièrement, dans ce type de lieux où le paupérisme exacerbe les envies et les jalousies. Par cet acte – en quelque sorte – d’exorcisation, mais aussi par la rencontre de la grand-mère et sa petite-fille, la fin de l’errance de Musango n’est plus uniquement physique, elle est aussi psychologique et spirituelle. À tout ceci s’ajoutent le transfert des silences et non-dits dont l’analyse montre des différences d’approche narrative face au trauma collectif et individuel. Dans Le cri de l’oiseau rouge , le silence de Granmè Ifé face aux violences des Macoutes devient paradoxalement un enseignement de survie. La scène du marché est particulièrement révélatrice : « Tous regardaient dans un silence horrifié. Personne n’a rien dit » (COR, 146) alors que Dessalines est assassiné sous le regard de tous. Ce silence collectif, que Sophie doit apprendre à décoder, constitue un langage de survie dans le contexte de la terreur politique. Le lexique utilisé pour décrire les gestes des personnes présentes traduit la précipitation et l’empressement, expression de la peur ambiante : « elle [Granmè Ifé] s’éloignait rapidement […] Louise se précipita vers son stand […]. Ma grand-mère et moi avions hâte d’atteindre le flamboyant et de prendre le chemin de la maison. » (COR, 146) À partir de ces scènes fortuites de sujétion des habitants, la grand-mère initie sa petite-fille à la vie dans l’arrière-pays défavorisé sous la répression, mais aussi à la dérobade et au silence qui protègent des Macoutes (COR, 150), scellant ainsi l’appartenance de cette dernière à l’univers tragique de La Nouvelle Dame Marie. Cependant, ce même silence devient problématique lorsqu’il s’agit des violences liées aux coutumes ancestrales. L’incapacité de Granmè Ifé à reconnaître pleinement la violence du test de virginité se manifeste dans une scène symbolique : Sophie croit « entendre aussi pleurer (sa) grand-mère, mais c’était le crachin qui, succédant à la pluie, tombait sur le toit » (COR, 192). Cette ambiguïté entre larmes et pluie suggère l’impossibilité d’une véritable reconnaissance de la violence transmise. Dans Contours du jour qui vient , par contre, les silences s’articulent différemment. La grand-mère paternelle incarne un silence de rejet, refusant toute reconnaissance de Musango. En revanche, Mbambè rompt progressivement les silences familiaux, notamment autour de la maladie
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