Filiation protéiforme | 2026

142 Sandra MEFOUDE-OBIONO héréditaire. Sa parole libératrice permet à la petite-fille de comprendre son histoire : « Une petite assez courageuse pour traverser ce marécage afin de venir à ma rencontre peut affronter la vérité. » (CJV, 242). Cette différence dans le traitement des silences reflète deux approches de la transmission intergénérationnelle : chez Danticat, le silence reste ambivalent, à la fois protecteur et destructeur, tandis que chez Miano, la rupture du silence devient condition de la reconstruction identitaire. Dans les deux cas, cependant, la figure grand-maternelle apparaît dans le rôle stéréotypé de détentrice des clés de la mémoire familiale, même si les modalités de transmission de cette mémoire diffèrent radicalement. 3. Reconstruction identitaire et renouvellement du rôle grand-maternel Au-delà du rôle d’adjuvants que ces figures grand-parentales jouent dans leur relation parfois privilégiée avec leurs petites-filles, le personnage de la grand-mère apparaît, à quelque exception près et à plusieurs égards, comme porteur d’une continuité familiale et acteur important du maintien de la cohésion familiale. Se distinguant des autres, la grand-mère paternelle du texte de Miano constitue un élément apparent de décohésion familiale. Granmè Ifé et Mbambè sont les socles de leurs familles respectives et les points d’ancrage de lignées qui, fortuitement, se révèlent entièrement féminines. Avec ces personnages, les deux auteures reprennent, comme beaucoup d’autres avant elles, l’idée de la transmission orale et quotidienne de la mémoire par la grand-mère. Le rôle semble tout naturellement leur échoir dans un contexte « schéma classique aux Antilles » selon Maryse Condé où « nous ne savons rien du père. […] La grand-mère se trouve donc dépositaire de la connaissance du passé et communique son savoir à l’enfant. » (1993, 10-11). L’implication des deux aïeules dans les vies de leurs petites-filles déborde du cadre de la relation privilégiée qu’elles ont avec ces dernières et touche aussi aux rapports entre leurs petites-filles et leurs mères. C’est pourquoi Granmè Ifé pèse de tout son poids, contenu dans les mots, pour réconcilier sa fille et sa petite-fille : « Elle [ta mère] va venir. […] Elle viendra ici. […] la vieille femme, sur la cassette, elle dira des mots qui la supplieront de venir arranger les choses entre vous. » (COR, 173), explique Atie, à sa

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=