Filiation protéiforme | 2026

143 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano nièce Sophie, révélant ainsi le pouvoir de la parole de Granmè Ifé. Malgré la distance, les mots de la grand-mère de Sophie portent et permettent de garder l’unité familiale. Les figures grand-maternelles se caractérisent donc par l’idée consacrée de la transmission des savoirs et des traditions qui se pose différemment dans les deux œuvres, démontrant des approches différentes face à l’héritage culturel. Si l’urgence de savoir, mais aussi de transmettre est le point de départ du rapport qui unit Sophie à Granma Ifé et Musango à Mbambè, c’est par leur truchement que les petites-filles apprennent à connaître leurs mères et leurs histoires. Le lien intergénérationnel ainsi établi, Trinh T. Minh-ha l’articule aussi autour de l’oralité, de la transmission des histoires et des femmes (2022), notamment les grands-mères. Chez le personnage de Granmè Ifé, la transmission varie entre révélation libératrice et reproduction d’une violence intériorisée, tandis que Mbambè opère une transmission plus « sélective » qui s’adapte aux réalités d’une urbanité et d’une « modernité » non pensées. Sa transmission passe d’abord par la reconnaissance d’une histoire commune, notamment à travers la révélation de la drépanocytose familiale, ces « yeux jaunes » qui constituent une marque visible de leur filiation. Elle charge également Musango d’une responsabilité nouvelle : celle de veiller sur une mère fragilisée, transformant ainsi la transmission traditionnelle en un nouveau pacte intergénérationnel adapté aux défis actuels. Dans Contours du jour qui vient , la grand-mère est la « destination finale » de Musango. C’est par elle qu’elle pourra atteindre et comprendre sa propre mère. La mission principale de cette grand-mère, comme celle de Granmè Ifé, devient donc de réunir sa fille et sa petite-fille. C’est la pièce manquante au puzzle de la généalogie du patrimoine génétique de la fillette. Contrairement à la grand-mère de Sophie, qui manipule le langage et les siens pour restaurer la cohésion familiale et réconcilier mère et fille, Mbambè établit des rapports sains avec sa petite-fille en la dotant d’outils pour comprendre son univers et se comprendre, mais lui laisse l’opportunité de choisir librement le moment de s’engager. Clairvoyante, cette grand-mère voit en la fillette intrépide et résiliente une digne héritière de sa lignée. La mort de la vieille quelques jours après leur rencontre valide la complétude de la transmission et la croyance selon laquelle la grand-mère ne pouvait pas s’en aller sans avoir accompli sa mission. D’après les modes de pensée locaux, elle s’était accrochée à la vie et avait attendu l’arrivée de celle qu’elle considérait comme sa successeure légitime et méritante pour lui passer le bâton.

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